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LA QUESTION DE MONSIEUR ALIAS


1.

On disait de Monsieur Alias que ce n’était pas son vrai nom, et qu’il avait en réalité combattu pendant l’hiver soixante-dix-sept durant ce que tout le monde appelait la Guerre, et qui avait bien du opposer un jour deux camps, puisque des gens en étaient morts, et que d’autres, comme Monsieur Alias, en étaient revenus sans accepter d’en parler. Il vivait dans une grande maison, qui avait été un jour luxueuse, mais que plus personne n’entretenait vraiment, Monsieur Alias ayant bien assez d’une chambre, d’une salle de bain, et de la cuisine pour vivre. Le reste de la maison, de la serre autrefois florissante à la salle de bal qui avait vu la rencontre entre la duchesse de Santa Clara et le général que l’on sait, avait été progressivement laissé à l’abandon. Monsieur Alias n’avait de toute évidence pas l’argent nécessaire à l’emploi de domestiques, et l’on disait dans le village que c’était là une preuve qu’il s’agissait bien d’un ancien combattant. Après tout, n’étaient-ils pas toujours pauvres ?

Monsieur Alias avait cependant apporté un soin tout particulier à maintenir dans un état proche de la perfection la salle de billard et la bibliothèque, et, lorsque la nuit tombait, on pouvait voir depuis le village trembloter par les fenêtres de ces deux pièces les ampoules d’un autre âge avec lesquelles il s’éclairait quand il passait sa nuit à tenter des coups à quatre bandes ou à relire, encore, les mêmes romans. Un jour, quelqu’un avait dit, accoudé au comptoir du café, que Monsieur Alias n’avait pas vraiment besoin de chambre, puisqu’il passait son temps au billard et à la bibliothèque. Un autre avait dit qu’il n’avait pas non plus besoin de salle de bain. La blague n’était pas bonne, mais elle fit rire malgré tout. Un autre homme, peut-être plus ivre que les autres, s’exclama que puisque Monsieur Alias ne se lavait pas, c’est qu’il avait peur de l’eau, que s’il n’utilisait pas sa chambre, c’est qu’il ne dormait pas, et s’il ne sortait jamais faire un tour dans le village, c’est qu’il avait peur du soleil. Personne ne rit, car tous étaient trop occupés à méditer sur cette remarque.

Le lendemain matin, il n’y avait plus personne au village pour douter que Monsieur Alias était un vampire.

La rumeur ne créa finalement qu’assez peu de remous. Monsieur Alias, vampire ou non, ne sortait jamais de chez lui, et il n’y avait eu aucune mort ou disparition suspecte dans le village depuis des années. Tout au plus le fils du boucher, qui était payé une misère pour livrer au manoir de Monsieur Elias, tous les mardis, la caisse de provisions qu’il avait commandé, connu quelques accès de panique durant les premiers temps. Il ne fut cependant jamais attaqué par la moindre chauve-souris et, les semaines passant, même lui se détendit, et il fut bientôt plein de fierté à l’idée d’être, peut-être, le premier livreur de courses de l’Histoire à livrer à un vampire.

Monsieur Alias, pour sa part, ne fut pas dérangé par la rumeur. Les enfants du village n’avaient jamais eu envie de s’approcher de trop près du manoir, et, comme lui n’en sortait pas non plus, il était même probable qu’il n’ait même pas entendu parler de cette rumeur. Il continuait, inlassablement, à jouer au billard et à relire les mêmes livres.

Quelque fois, un villageois voyait de la lumière à la fenêtre de la chambre ou de la salle de bain du manoir, et il se demandait ce que le vampire pouvait bien faire d’un lit ou d’une baignoire, mais la plupart de ces témoins se rassuraient en se disant que le vampire devait bien faire illusion : il ne pouvait pas ne jamais mimer d’activités dans sa chambre ou sa salle de bain, sans quoi tout le village l’aurait découvert plus tôt. Les rares fois où l’un des villageois émit des doutes, il fut aussitôt abreuvé de preuves qui le faisaient rapidement reconnaître que Monsieur Alias était un vampire. Ce qui frappait le plus ceux qui avaient un peu enquêté sur son cas, c’était d’ailleurs le nombre ahurissant d’années pendant lesquelles personne ne s’était douté de rien, alors que les preuves et les indices étaient littéralement partout.

Deux ans après la découverte de la vérité, il fut peint sur le panneau indiquant aux voyageurs leur arrivée dans le village une chauve souris, et un sourire peint en noir qui arborait deux incisives recourbées. Dans les semaines qui suivirent, les voyageurs furent un peu plus nombreux. Finalement, un vieux propriétaire terrien de Santa Monica acheta en bordure du village un large terrain qu’il aménagea au cours des années qui suivirent en un hôtel avec piscine. Quelques touristes virent y passer la nuit, et le maire fit visiter à chacun d’eux le village, apportant un soin tout particulier à leur montrer l’église baptisée d’après un saint d’autrefois que l’on avait fait mourir de la plus sordide des manières, et les alentours du manoir, qui se dressait toujours sur ce que l’on appelait à présent la Colline du vampire.

Les touristes rentrèrent à la ville et racontèrent à quel point cela était pittoresque. Quatre ans plus tard, sept autres hôtels avaient ouvert leur porte, et Monsieur Alias n’était toujours pas sorti de chez lui. Un touriste demanda un jour au fils du boucher, qui ne livrait plus les courses, mais qui faisait à présent visiter la Colline du vampire, s’il était possible de voir ce vampire de leurs yeux. Cela ne dépendait hélas que de Monsieur Alias, et il était de plus en plus difficile de croire qu’il sortirait un jour de son manoir, tant personne ne l’avait vu en extérieur depuis plus de vingt ans. La demande du touriste remonta cependant jusqu’au vieux propriétaire terrien de Santa Monica qui avait, quelques années plus tôt, fait passer le tourisme du village à son ère industrielle. Il reconnut que la demande était fondée.

Le vieux propriétaire terrien de Santa Monica n’était pas n’importe qui. C’était un entrepreneur de génie qui avait fait fortune en achetant pour une bouchée de pain des territoires ravagés par la guerre avant de les revendre à prix d’or aux états qui cherchaient de jolis paysages symboliques pour y installer leurs cimetières militaires. Il avait, sans l’ombre d’un doute, le sens des affaires, et tout le monde le savait au village. Aussi, lorsqu’il demanda un soir au Maire un rendez-vous de toute urgence, ce dernier se dépêcha-t-il de faire monter des cigares et du whisky dans son bureau pour le recevoir dans les meilleures conditions. Le vieux propriétaire terrien de Santa Monica était le genre d’homme à aller droit au but. Il alluma son cigare, but une gorgée de whisky, et expliqua, sans mâcher ses mots, que la bonne santé économique du village était gravement menacée si le vampire ne faisait pas une apparition de temps en temps, si possible quand les touristes étaient là. Le Maire n’était pas idiot, et il comprit rapidement que la mode tournerait vite si rien ne venait alimenter l’engouement que le village avait auprès des vacanciers de la ville. Le problème, cependant, n’allait pas se résoudre sans difficulté : cela faisaient des années que personne n’avait vu le vampire. Le Maire proposa d’envoyer la police, mais le vieux propriétaire terrien de Santa Monica l’en empêcha. Il était plus sage d’envoyer un représentant des habitants du village lui demander paisiblement. Le Maire demanda au vieux propriétaire terrien de Santa Monica à qui il pensait, puis pâlit.

Le Maire accepta finalement, et promit de se rendre chez le vampire dès le lendemain midi. On lui fit remarquer qu’il était plus poli d’aller voir le vampire de nuit, heure à laquelle il était réveillé, qu’en plein jour, où il semblait dormir. Le Maire n’avait aucune envie de traverser la Colline au Vampire en pleine nuit, mais il avait encore moins envie de ne pas être réélu un an plus tard, aussi finit-il son whisky suffisamment vite pour se sentir le besoin de pousser une insulte en reposant son verre, mit son manteau, et sortit dans la rue, marchant sans s’arrêter sous les applaudissements des passants qui ne s’interrompirent qu’à l’instant où il quitta les limites du village pour grimper vers le manoir.

Cette nuit là, la lumière était allumée dans la salle de billard. Le Maire sonna la cloche du portail, et attendit là quelques minutes. Personne ne venant lui ouvrir, il entra de lui même dans le parc dont l’herbe, jadis proprement taillée comme un jeune homme fraichement rasé, poussait à présent en pelotes chaotiques qui semblaient abriter une armée de griffes et de dents. Il parvint cependant à garder une démarche tranquille, et à ne pas forcer le pas. Il savait que, au village, ses électeurs le regardaient avec des longues-vues, et que chacun de ses pas serait analysé dès le lendemain au café. Arrivé devant la porte, le Maire y frappa, trois coups secs qui résonnèrent dans la colline, et dont l’écho déformé semblait crier à l’aide. Le vampire ne répondit pas, bien que le Maire ait été persuadé d’entendre, faiblement, le bruit de boules de billards s’entrechoquant. Le Maire éprouva alors un immense soulagement à l’idée que le vampire ne voulait pas lui parler, et il fit demi-tour, le cœur léger, ne prêtant qu’une attention polie à l’armée démoniaque qu’il savait pourtant cachée derrière les mauvaises herbes. Il revint au village la tête haute, et raconta à ses électeurs que le vampire n’accepterait de parler qu’à une jeune fille vierge, et tout le monde fut soulagé de savoir que le vampire commençait enfin à prendre son rôle un peu au sérieux.

Quelques jours à peine après la rencontre, le Maire annonça que le Village cherchait des candidates. D’après les registres de la mairie, il y avait alors au Village trente-deux filles qui n’avaient pas encore été mariées, et il était évident pour le Maire qu’elles correspondaient tout à fait à la requête du vampire.

Dans les semaine qui suivirent, le Maire fut particulièrement occupé : il y eut un mariage organisé presque quotidiennement. Les villageois s’inquiétèrent cependant : si aucune candidate n’était disponible, qui pourrait aller convaincre le vampire de se montrer quelques fois ? Le Maire les rassura en leur montrant qu’il restait exactement trente-et-un garçons célibataires, et qu’il resterait bien, quoi qu’il arrive, une candidate. Tout le monde fut rassuré, l’on prit les paris sur celle qui serait l’heureuse élue.

2.

Erika Edge n’aurait probablement pas pu, même avec beaucoup d’efforts, être belle. Elle n’en demeurait pas moins pourvue d’un certain charme, mais cela ne lui avait apporté que peu de succès auprès de ceux de son âge, soit qu’ils n’y aient pas été sensibles, soit qu’elle n’ait rien fait pour en faire usage. Deux mois après la rencontre maintes fois racontée du Maire et du vampire, Erika fut désignée seule candidate potentielle, et elle reçut, au cours d’une cérémonie pleine de faste qui fut, des mots même des anciens, la plus belle jamais vue dans le Mairie, le titre officiel d’Ambassadrice du Village auprès du vampire.

Erika Edge n’était pas à une malchance près, et elle accepte l’écharpe aux couleurs du village et la bénédiction des habitants. Après tout, avait-elle dit à son chien, elle n’avait pas grand chose à perdre. Elle avait sérieusement envisagé d’avouer qu’elle ne correspondait plus depuis bientôt un an aux conditions du Vampire, mais il aurait été beaucoup plus gênant pour elle de raconter cela à ses parents que de simuler un malentendu auprès du vampire une fois la supercherie découverte.

Quand la cérémonie de nomination fut terminée, le Maire demanda à son secrétaire s’il savait où étaient rangées les médailles posthumes, au cas où. Le secrétaire répondit que la mairie n’en possédait pas, et l’on commanda à la ville, de toutes urgence, une médaille de la bravoure gravée au nom d’Erika. Les électeurs furent d’avis qu’ils avaient bien fait d’élire un dirigeant aussi prévoyant, et Erika demande à ce que son chien la représente lors de la remise des médailles, si remise il devait y avoir. On lui promit d’étudier la question avec un grand avocat de la Ville qui devait justement venir passer quelques jours dans un hôtel du Village, puis on lui fit comprendre qu’il était temps d’y aller.

Erika était plus jeune, et en bien meilleure forme que le Maire. Elle mit deux fois moins de temps à se rendre jusqu’au manoir du vampire. Les villageois qui l’observaient avec leur longue-vue furent assez impressionnés, et trente-et-une filles du village remercièrent le destin de ne pas être à la place d’Erika.

Cette nuit-là, la lumière était allumée dans la bibliothèque. Erika sonna la cloche du portail, et attendit là quelques minutes. Elle ne sut pas dire avec certitude si elle fut déçue ou soulagée que rien ne se passe. N’ayant pas d’autre choix, elle ouvrit elle-même le portail grinçant et avança droit vers la porte. Elle frappa trois coups si faibles qu’elle dut s’avouer elle-même qu’elle avait peur. Elle en frappa trois nouveaux, plus forts et plus assurés. Et rien ne se passa.

Assis dans son fauteuil aux larges coussins moelleux, le Maire fixait Erika de sa paire de jumelles. Il n’avait pas vraiment prévu les choses jusque là. Il lui avait simplement semblé normal que le vampire ne veuille parler qu’à une jeune fille vierge et, si tous les habitants retenaient leur souffle en se demandant s’ils allaient enfin voir le vampire, lui était curieux de savoir si son instinct lui avait soufflé la bonne solution. Et à présent que les secondes passaient sans que rien n’arrive, il commençait à transpirer en se demandant si sa crédibilité politique ne risquait d’en prendre un coup. Il renonça à regarder la suite des évènements et, s’asseyant à son bureau, tira un feuille d’un tiroir et entreprit d’y lister toutes les raisons que les villageois avaient de le croire lui plutôt qu’Erika. Il reposa son stylo lorsqu’il en trouva une neuvième, et, satisfait, alla se poster à nouveau sur son fauteuil face à la fenêtre pour suivre le retour d’Erika. Il eut tout juste le temps de voir la porte du manoir se refermer. Il poussa un juron, et retourna s’installer à son bureau, bien décidé à ne pas se lever avant d’avoir établi une nouvelle liste de toutes les raisons qu’avaient les villageois de le croire lui plutôt qu’Erika et le vampire.

Le courage se reconnaît au bruit qu’il fait en partant, lui aussi, et celui d’Erika était parti à l’instant même où elle était entrée. Elle n’aurait pas su dire exactement ce qui l’avait poussé, alors qu’aucune réponse ne venait de l’intérieur du manoir, à ouvrir la porte et à entrer sans y être invitée. Probablement que, maintenant que tous le village s’était réuni pour lui donner une médaille, elle sentait au fond d’elle qu’elle devait se comporter de façon à la mériter. A moins qu’il ne se soit agit, finalement, que de curiosité.

Le hall d’entrée du manoir était recouvert d’un carrelage ocre que la poussière avait rendu gris et terne. Des portes, des larges portes en bois sombre, s’ouvraient un peu partout sur sa droite, sa gauche, et face à elle, tandis qu’au milieu de la pièce, un immense escalier aux marches de marbre ébréchées menait à l’étage. Erika appela une fois, puis deux, puis une troisième fois enfin, sa voix devenant chaque fois un peu plus assurée, mais rien ne lui répondit. Elle hésita un peu quant à la marche à suivre. Entrer sans prévenir dans la demeure d’un vampire n’était probablement pas très sage, et il aurait été logique, et conseillée, de faire demi-tour, de rentrer chez elle, et de raconter une histoire quelconque aux habitants du Village. Ce n’était de toute façon pas comme s’ils allaient venir ici d’eux-mêmes pour vérifier. Cependant, Erika restait curieuse, et se décida finalement à gravir l’escalier. Elle n’avait aucune envie de tomber sur le vampire, mais elle avait encore moins envie que le vampire ne tombe sur elle, aussi avait-elle préféré se diriger directement vers là où devait se trouver la bibliothèque : au premier étage, au coin nord-est du vieux manoir.

Dès qu’elle eut gravit les dernières marches de l’escalier, elle sut qu’elle avait eut raison. Tout au bout du couloir s’ouvrant sur sa droite, une porte entrouverte laissait filtrer la lumière qui éclairait faiblement la bibliothèque. Elle avança à pas lent vers le rectangle jaune qui se découpait au fond du couloir obscur, et s’arrêta devant la porte, le temps de rassembler assez de volonté pour l’ouvrir, frapper, parler, ou se signaler de quelques façons que ce soit. Avant qu’elle n’ait eu le temps de prendre une décision, une voix chevrotante l’invita à entrer. Le sang d’Erika se glaça. Elle était peut-être la première humaine à parler à un vampire depuis des siècles. Elle avait envie de courir, mais Erika avait appris en lisant des livres que l’on ne désobéissait pas à un vampire, et elle ouvrit la porte d’une poussée délicate, dévoilant devant elle la bibliothèque quel les villageois avaient tant de fois fantasmée.

Il régnait dans la pièce un parfum de renfermé et de poussière qui lui piqua les narines. Quelque chose, le vampire, les livres, le bois des bibliothèques ou les épais tapis qui recouvraient le sol, n’avait pas été aéré depuis longtemps. A bien y réfléchir ni le vampire, ni les livres, ni les meubles n’avaient pu être aéré, Erika et les villageois n’ayant jamais vu au manoir la moindre fenêtre ouverte. Il y avait trois canapés qui, avec une cheminée où rougeoyaient à peine quelques braises, formaient un carré qui occupait presque tout l’espace de la pièce. Le vampire était assis sur l’un d’eux, le plus loin d’Erika, le visage mal éclairé par la cheminée qui mourrait sur sa droite. Erika fut immédiatement déçue par le vampire. Il n’avait ni le teint pâle et malade, ni l’air sombre et torturé que se devait d’avoir tout vampire qui se respectait. Lui n’avait l’air que fatigué, et les rides qui déformaient son visage semblaient être apparues trop tôt sur son visage. Le vampire tenait à la main un livre aux pages jaunie dont Erika n’arrivait pas à voir le titre, et il ne prêta aucune attention à Erika, tout occupé qu’il était à dévorer une page si vite que ses yeux, grossis par ses énormes lunettes, en semblaient flous tant ils bougeaient rapidement.

Erika demeura immobile, sans oser le déranger ni entrer dans la pièce. Elle ne s’enfuit pas non plus à toutes jambes, et demeura là, simplement là, debout, sans savoir quoi faire de ses mains ou de ses yeux. Le vampire tourna la page, et continua à lire, ses yeux sautant d’un mot à l’autre sans jamais s’arrêter. Il ne semblait pas vouloir s’occuper d’Erika et, pour le moment, pour inconfortable que soit sa situation, cela lui convenait très bien. Les yeux de la jeune fille tombèrent enfin sur l’objet le plus insolite de pièce. Fixé au mur par deux crochets de métal luisant où se reflétaient le peu de lumière de la pièce, un immense fusil, qui semblait au moins aussi long qu’Erika, et qui donnait une étrange impression de modernité alors même qu’il ne pouvait logiquement dater de moins de trente ans. Là où elle était postée, Erika avait le désagréable sentiment que le canon du fusil la regardait, et elle fit un pas de côté vers le centre de la pièce pour s’écarter de la trajectoire de l’arme. Cela fit sourire le vampire qui, sans cesser de lire, lui fit signe de s’installer sur un canapé. Erika obéit, et, s’asseyant, s’enfonça si longtemps dans l’épaisseur des coussins qu’il lui semblait que le canapé cherchait à l’avaler d’une bouchée, les accoudoirs semblant des dents prêtes à se refermer sur elle. Mais après une nouvelle minute de silence, uniquement brisée par le bruit des pages tournées, elle se détendit un peu : le canapé ne l’avait pas dévorée.

Enfin, le vampire parla.

« J’ai une question pour toi, jeune fille » commença-t-il en posant le livre sur ses genoux, « C’est une question que je me pose depuis longtemps, et dont je ne pense avoir trouvé la réponse. Je ne te demandes d’ailleurs pas une réponse totale et absolue, non, simplement, un avis, qu’il soit pertinent ou non. Je te demanderais par contre, et je prie pour que tu ne considères pas ma requête comme trop exagérée, de prendre le temps d’y réfléchir sérieusement et de ne pas te précipiter dans ta réponse. La précipitation, on le sait, n’apporte que rarement le bien. Alors dis moi… Pourquoi écrit-on des livres ? »

« Vous êtes le vampire le plus bizarre que je connaisse… » répondit Erika, ce qui sembla beaucoup amuser le vampire.

« Oh, et je suis sûr que tu en connais beaucoup. Mais permet-moi d’insister… je suis très curieux d’entendre ta réponse. »

« Je ne sais pas, je n’ai jamais écris de livre. » C’était la réponse la plus honnête qu’Erika pouvait apporter à la question du vampire. Il sembla cependant déçu. Poussant un profond soupir, il ramassa son livre et recommença à lire.

« Mais je peux essayer de dire pourquoi j’écrirai un livre plus tard, si vous voulez… » reprit-elle, consciente qu’il reprenait ses distances.

Le vampire lui lança un regard curieux.

« Vous voulez écrire un livre, jeune fille ? »

« Non. »

« Alors comment… » il poussa un nouveau soupir. « Laissez tomber. »

« Mais si quelqu’un voyageait dans le temps depuis le futur et venait me dire maintenant que mon futur moi a écris un livre, je pourrai essayer de deviner pourquoi je l’ai écris… peut-être. »

Le vampire eut un petit rire, et ce rire était si éloigné de l’image qu’Erika se faisait d’un vampire qu’elle commença à vraiment douter de l’efficacité du vampire comme attraction touristique. Si les visiteurs apprenaient que le vampire était un vieil homme qui sentait le renfermé, qui lisait des livres et qui riait d’une façon si… étonnante… la colline du vampire perdrait beaucoup de son mystère et de sa magie.

« Très bien jeune fille, je vous écoute… Pourquoi vas-tu écrire ce roman, dans ce cas ? »

« J’ai le droit de réfléchir ? »

3.

« On écrit des livres parce qu’on n’a plus envie de parler, ou parce qu’on ne sait pas le faire. Parce qu’on s’ennuie, et qu’on rêve d’un peu autre chose. On écrit des livres parce qu’on a peur de mourir et qu’on a envie de laisser un peu de nous-mêmes en partant. On écrit des livres parce qu’on est amoureux, parce qu’on est seul, parce qu’on a envie de faire l’amour ou de tuer des gens, et qu’écrire nous fait alors un bien fou. On écrit des livres parce qu’on veut prouver qu’on vaut un peu mieux que tout ceux qui n’en écrivent pas. On écrit des livres parce qu’on sait qu’on a de l’or dans la tête, et parce que les autres ne le savent pas, et qu’il faut bien leur montrer. On écrit des livres parce qu’on veut inviter les autres. On écrit des livres parce qu’on veut démarrer une révolution. On écrit des livres parce qu’on veut raconter pourquoi la révolution n’a pas démarrée. On écrit des livres parce qu’il y a école demain et qu’on ne veut pas y aller. On écrit des livres parce que certains soir, il y a une harmonie si parfaite entre le bruit de la pluie, l’ivresse du vin, la musique de la radio et la lumière de la chambre que l’on crève d’envie d’essayer d’en laisser une trace quelque part. On écrit des livres parce que celui d’avant n’était pas bien. On écrit des livres parce que quelqu’un d’autre a écrit un livre si parfait que l’on en meurt de jalousie à l’idée de ne pas l’avoir écrit soi-même, et qu’il faut se dépêcher pour ne pas finir par se voir voler tous les morceaux de soi par d’autres auteurs. On écrit des livres parce qu’on a besoin de silence, parce que tout va trop vite, parce qu’il se passe trop de choses dans le monde, qu’on entend parler de la guerre, et du vent, et du président, et de l’espace, et d’un chanteur, et du foot, et d’un scandale, et d’un autre, et du cinéma, et de l’argent, et qu’on a mal aux dents et qu’on a roulé trop vite sur la route, et qu’on s’est fait voler son portable ou sa vie, et que tout ça va tellement trop vite, que l’on se rappelle très bien d’hier, mais que ces souvenirs d’hier, ce sont des souvenirs d’avant-hier parce que l’on est déjà demain, et que certains matins, certains soirs, on n’en peut plus, on n’en peut plus de crever de solitude et de mensonges au milieu des autres, on n’a l’impression que personne ne nous comprend, puis on se rappelle qu’on ne comprend personne non plus et qu’on fait tous de notre mieux, et que tout ce qu’on vient de se dire dans notre crâne, c’est prétentieux, que tout le monde passe par là, et qu’ils ont quand même un travail et une famille et un compte en banque et qu’ils sont sérieux. On écrit un livre parce qu’on a l’impression que tous les cris qu’on peut pousser ne servent à rien. On écrit un livre parce que même après avoir pensé à tout ça, on se dit qu’on est quand même pas si mal, et on est d’un coup foudroyé par une euphorie que l’on ne comprend pas, qui nous donne envie de faire à manger pour tout le monde, de faire des cadeaux à tout le monde, et de rappeler son ex pour lui dire que c’est pas grave avant d’appeler son amour pour lui dire qu’on l’aime, et que cette sensation, elle est si belle qu’elle vaut bien qu’on se crève le crâne et l’esprit à tourner des phrases pendant des jours et des soirs jusqu’à arriver à le faire partager aux autres. On écrit un livre parce qu’on veut se prouver qu’on en est capable, parce que c’est dur, parce qu’on a envie d’avoir écrit un livre, mais rarement de l’écrire, avec tout ce que ça représente d’efforts. On écrit un livre parce qu’on veut savoir si on est bon, si on est un auteur. On écrit un livre parce qu’on ne veut pas devenir grand, ou parce qu’on veut avoir l’air grand. On écrit un livre parce que ceux qui nous entourent semblent enfermés, que les slogans marchent trop bien, que tout le monde a l’air de croire que c’est simple quand on explose devant la complexité des choses. On écrit un livre parce qu’on est un écrivain, que tous les cris qu’on a poussés n’étaient que des cris vains, qu’à un moment de notre vie, sans que l’on sache comment, l’écrit vint, et qu’on à l’intime conviction qu’à la fin de l’Histoire, l’écrit vainc. » pensa Erika Edge, sans vraiment parvenir à le formuler, et en réalisant à cet instant qu’elle avait très envie d’écrire un roman.

4.

Deux jours après être entrée dans le manoir du vampire, Erika Edge n’était toujours pas sortie, et Monsieur et Madame Edge, citoyens des plus respectés du village depuis que leur fille avait reçu la médaille de la bravoure, s’inquiétèrent suffisamment pour que cette inquiétude devienne contagieuse, et ne touche progressivement tous les habitants du village.

Le Maire réunit finalement à la mairie les acteurs les plus incontournables de la vie du Village dans une assemblée exceptionnelle, et annonça que le vampire avait arraché le cœur de la jeune fille avant de la réduire en esclavage. Le vieux propriétaire terrien de Santa Monica annonça qu’il fallait immédiatement raconter l’affaire dans tous les journaux, et que le Village ne pourrait que profiter de ce coup médiatique. Il fut entendu que c’était là la chose à faire, et plusieurs heures furent consacrées à la rédaction d’un papier retranscrivant avec la précision et la pudeur requise par la gravité de l’affaire les derniers instants de la jeune fille partie trop tôt. Ce détail réglé, il fallut décider de la façon dont devaient être gérées les relations avec le vampire. Plusieurs citoyens demandèrent immédiatement que le vampire soit mis à mort et son manoir brûlé. D’autres s’y opposèrent, tant le vampire était pour, pour la prospérité du village, en atout incontournable.

La solution vint finalement du secrétaire du Maire, qui rappela qu’il était de notoriété publique que les vampires étaient immortels. Il suffisait dès lors de se rendre dans son manoir, et le tuer une première fois, de récupérer le cadavre d’Erika, et de rentrer au Village sans brûler le manoir. Le vampire ne manquerait pas de revenir à la vie dans les jours qui suivraient, et tous le monde seraient content : le Village ne serait pas privé de son attraction principale, et si la mort du vampire était suffisamment douloureuse, alors on pourrait le considérer comme puni. La proposition fut très bien accueillie, et les villageois s’équipèrent de tout ce que le Village comptait d’objets pouvant servir d’arme. Il fallut pour cela plusieurs heures, et c’est finalement le midi du troisième jour que les villageois furent prêts à la guerre. Un message de la Ville arriva à ce moment là, signalant que des journalistes étaient en route, et qu’ils arriveraient le soir. Il fut alors admis qu’il était plus convenable d’attendre que les journalistes soient là pour commencer les événements, et tous allèrent s’installer au café en attendant l’heure.

On y parle d’Erika, évidemment, qui fut présentée par beaucoup comme la plus charmante de toute les jeunes filles, mais la conversation tourna surtout autour du vampire. On rappela qu’il avait combattu durant l’hiver soixante-dix-sept dans ce que l’on appelait la guerre, et il fut clair pour tout le monde que seul un vampire avait pu survivre à ce carnage. On commenta chaque événement marquant du Village, et tous furent stupéfaits de découvrir jusqu’à quel point le vampire avait été la source de leurs maux. Les mauvaises récoltes et les épidémies étaient, c’était un fait connu de tous, la façon d’agir des vampires. Le Maire reçut une salve d’applaudissement et plusieurs villageois vinrent lui serrer la main, lui déclarant, chacun à leur façon, leur admiration pour la façon dont il avait su rester fort en gouvernant un village frappé de tant de malheurs. Même les hôteliers du Village laissèrent éclater leur colère.

Les journalistes arrivèrent comme prévu dans la soirée et, après que leur eut été laissé le temps d’installer leur matériel, on fit sonner les cloches de l’église et la foule des villageois remonta la colline du vampire en poussant des cris de rage. C’était, dirent les journalistes, un spectacle des plus pittoresques. Quand les villageois parvinrent devant les grilles du manoir, ils firent sauter le portail en y fixant des chaînes et en tirant de toutes leurs forces, puis ils se ruèrent à travers le parc.

Du manoir, seule était éclairée la salle de billard. Les villageois y trouvèrent le vampire, et lui arrachèrent le cœur sans qu’il ne prononce le moindre mot, et tous furent d’accord pour dire que c’était là un châtiment adapté pour celui qui, des années durant, avait fait de leur vie un enfer.

5.

Les obsèques d’Erika Edge eurent lieu deux jours plus tard, dans la petite église du Village, en présence de la totalité des habitants. Le corps de la jeune fille n’ayant pas été retrouvé, on remplit son cercueil d’objets qui, on le savait, comptaient beaucoup pour elle : sa médaille de la bravoure, et des petits mots écrits sur des feuilles d’écoliers par les élèves de l’école. On enterra le tout dans le cimetière du village où fut dressé un monument à sa mémoire qui, des années plus tard, demeurerait toujours un point de passage obligé pour les touristes venus visiter le Village.

Le vieux propriétaire terrien de Santa Monica n’assista pas à la cérémonie, une maladie inconnue lui ayant déchiré les entrailles en quelques heures à peine, bien que les médecins aient conclu que ce mal était présent depuis bien plus longtemps. Il était mort chez lui, dans la fraîcheur du soir de Santa Monica, et s’était éteint paisiblement après avoir eu l’assurance que sa sépulture serait la plus belle du cimetière. Les habitants de Santa Monica assuraient d’ailleurs qu’il avait réussi sa dernière affaire, sa pierre tombale étant, et de loin, la plus élégante de la Ville.

On trouva dans le manoir du vampire, le soir de son lynchage, un petit carnet de cuir dans lequel, des années durant, il avait entreprit de noter l’inventaire complet de ce que contenait le manoir. Le carnet facilita énormément l’organisation d’une vente aux enchères qui finança, en partie, les obsèques d’Erika Edge. On y trouva d’ailleurs quelques erreurs, quelques objets indiqués sur le carnet n’apparaissant nul part dans le manoir. On mena une enquête afin de déterminer si des vols avaient été commis par les villageois vengeurs ce soir-là, mais l’enquête détermina que personne n’avait eu là-haut le moindre comportement répréhensible. Il fut donc admis que le vampire était un peu fou, et que, perdant la tête, il s’était probablement imaginé des objets que lui seul voyait.

Quelques mois plus tard, des villageois racontèrent avoir distingué une silhouette errant dans la Colline du vampire, et on fêta dignement la nouvelle : l’attraction était revenue.

On ne retrouva jamais les objets manquants parmi lesquels figuraient une demi-douzaine de cahiers vides au papier de grande qualité, un stylo plume de couleur métallique, et un fusil chargé datant de l’hiver soixante-dix-sept.

  Notre Père qui êtes aux cieux, restez y.
Galatea belga


Mon rêve est la réalité banale d'un autre-Galatea-
   
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  Publié: 21 juin à 15:42 Citer     Aller en bas de page



Bravo !
Cette nouvelle me rappelle beaucop les fake news de nos jours et la capacité de bâtir des mensonges utiles à quelqu'un dans notre monde



galatea

  Si visi amari, ama.Le Prince ...oh le Prince...
RiagalenArtem


Regards sur l'Invisible
   
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  Publié: 27 août à 16:19 Citer     Aller en bas de page

Je fais remonter ce texte que j'avais lu sans laisser une empreinte. J'ai peu de temps mais je tenais à réparer ceci. La trame tient à la fois d'une critique sociale et du "polar-énigme". J'en aime le style et la fin inattendue pour le lecteur distrait. Pourtant, la clé est dans le crayon et les carnets et un vieux fusil. Le trésor d'un homme qui s'était improvisé "vampire" pour que rien ni personne ne vienne troubler ses cercles. Erika Edge n'est pas morte...
Merci pour ce moment de lecture volé...

  "C'est avec la tête qu'on écrit. Si le coeur la chauffe, tant mieux, mais il ne faut pas le dire. Ce doit être un four invisible." Gustave Flaubert -
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