Tout comme j'avais eu un choc quand je l'avais ramassée la veille au soir dans ce parc sordide, je suis resté muet d'horreur face à cette gamine de dix-neuf ans au visage d'ange, qui venait de me raconter la pire histoire que je n'avais jamais eu l'occasion d'entendre au cours de ma carrière. Je l'aurais volontiers confondue avec un mauvais scénario de série noire. Après plus de vingt ans de métier, je croyais avoir tout entendu. Je m'étais persuadé que je ne pourrais jamais plus ressentir quelque chose face au récit d'un accusé, d'un témoin ou encore d'une victime ; en clair, j'étais sûr d'être devenu un flic blasé. Pourtant, lorsque j'ai tapé la dernière lettre de cette déposition, j'ai eu un hoquet d'amertume : je me suis senti soudain terriblement humain face à cette gamine qui, a priori, ne l'était plus.
Je me rappelle encore ce qu'elle m'a raconté dans le détail. J'avais demandé qu'on l'amène dans mon bureau. Cinq minutes plus tard, elle était entrée. Elle était jolie, ressemblant à tant de jeunes de son âge. Et pourtant… Elle était plutôt pâle et semblait avoir passé une mauvaise nuit. Une nuit au poste de police, c'était compréhensible. Elle m'a fixé de son impénétrable regard noir qui mêlait la peur à l'énervement. De la main, je lui ai fait signe de s'asseoir en lui désignant le siège devant mon bureau. Alors elle s'est avancée. Comme un automate, elle s'est assise face à moi, le buste droit, les jambes groupées, ses mains menottées posées sur le revers dessus ses genoux. Sans raison particulière, les images de la veille me sont revenues en mémoire.
Elle a eu un mouvement de tête pour chasser les quelques mèches rebelles de cheveux bruns qui lui tombaient devant les yeux, mais malgré cela, elle a continué de me fixer comme une bête étrange. Ses lèvres pulpeuses légèrement entrouvertes cachaient des dents blanches, bien rangées, assez grosses. Elles imprimaient à son visage une moue qui me mettait mal à l'aise. De plus, ses sourcils étaient fins, épais et bien dessinés ce qui concentrait son regard sombre dans une telle intensité que je me suis vu forcé de détourner le mien un instant. La nuit blanche qu'elle avait sûrement passée, avait rendu son teint blême, blafard. Ses traits semblaient figés. Elle est restée ainsi muette, méfiante. Très certainement avait-elle été secouée par les dernières quarante-huit heures.
Nous sommes restés pendant quelques minutes les yeux dans les yeux, parfaitement immobiles. Qui était-elle ? Je voulais savoir ce qu'elle était, ses frères, ses soeurs si elle en avait, son entourage, tout. Pour comprendre. Pour plaider la défense de cette gamine. En fait, à cet instant, je ne pouvais pas vraiment savoir si j'avais devant moi un coupable, un innocent ou un témoin, mais les faits de la veille étaient tels que je ne doutais pas qu'elle y était pour quelque chose. En même temps, je n'arrivais pas à me persuader qu'elle ait été entièrement responsable de ce qui lui arrivait.
Son comportement sur les lieux des faits, et celui qu'elle avait eu durant toute la durée de sa garde à vue, n'était pas l'attitude que l'on peut trouver chez quelqu'un qui a quelque chose à se reprocher. Elle se mouvait d'une manière si étrange que l'on avait l'impression que ce n'était pas tout à fait elle qui décidait de ses gestes, de ses mots. C'est pour cela qu'en réalité, j'étais déstabilisé pour comprendre l'affaire.
Au bout de cinq minutes, elle a fini par me quitter des yeux pour inspecter la pièce. On aurait dit un oiseau en cage cherchant une issue par où s'échapper. Cependant, comme elle n'en trouvait pas, elle a commencé à faire l'inventaire des objets posés sur mon bureau. C'est alors que j'ai vu pour la première fois son regard s'éclairer. Elle avait repéré mon paquet de cigarettes perdu au milieu du bric-à-brac qui régnait sur mon plan de travail.
J'ai tendu la main pour l'attraper, et j'ai sorti une sèche. Je la lui ai proposée et elle l'a prise maladroitement avec ses mains attachées. Elle l'a coincée entre ses lèvres. Elle s'est penchée vers moi en louchant sur la flamme de mon briquet. Je m'en suis pris une et d'un geste machinal, je me la suis allumée. Elle a eu un second mouvement de tête et ce n'est qu'à partir de ce moment qu'elle a tourné à nouveau son regard sur moi. Elle m'a fixé droit dans les yeux, et elle m'a demandé d'une voix qui ne tremblait pas :
"Que voulez-vous de moi, au juste ?"
"Tout. Toute l'histoire." ai-je répondu maladroitement, en soufflant ma fumée de travers pour ne la quitter des yeux.
Il y a eu un silence. Elle a semblé réfléchir.
"Cela va prendre du temps." m'a-t-elle dit d'un ton qui trahissait l'espérance d'échapper à cet interrogatoire.
"J'ai tout mon temps."
Second silence.
Peut-être a-t-elle hésité un instant, mais sûrement s'est-elle aperçu qu'elle n'avait pas le choix ou qu'elle n'avait plus rien à perdre de ce qui lui restait. Du moins, c'est ce que j'ai cru, et elle a commencé à me raconter son histoire dans les moindres détails.
[...] (à suivre)
Tilou
Un défaut : un coeur mal calibré qui bat au sein de sa poitrine... Mais qu'importe puisqu'il tiendra dans Sa Main à Elle..
Tous les textes hébergés par La
Passion des Poèmes sont protégés par les lois
de la protection des droits d'auteurs ainsi que par des traités
internationaux. Il est strictement interdit de distribuer, d'afficher
ou d'utiliser ces textes de quelque manière sans l'autorisation
de l'auteur du texte en question.