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LPDP :: Poèmes par thèmes : Concours spécial 10ème anniversaire :: Les Gr☉ll(es) de Jack Himmel par Elodie Daraut Aller en bas de page Cacher le panneau de droite

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Concours LPDP 2010


Concours spécial 10ème anniversaire de LPDP
   
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  Publié: 28 nov 2010 à 04:30
Modifié:  9 jan 2011 à 14:23 par Eliawe
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Les Gr☉ll(es) de Jack Himmel





Chapitre II



"warda baydaa tehmarou bil dem wa fi baki el binae koul wahidoun ya3ichou hayatahou, law harafou..."

"Une rose blanche, rougie par le sang... Et dans le reste de l'immeuble, chacun vit sa vie, s'ils savaient..."


Jack lut et relut la phrase qui s’affichait sur l’écran de son ordi au rabais. [*la ligne suivante de ce texte a été barrée*]. Khra !0 Il faisait vraiment un piètre écrivain. Wa koulou hadihi el achyah laysette laha ayi mahnaa !1 Près de deux heures et combien de verres de Daniel’s pour en arriver là. Même la gélule GT n'avait pas été efficace. Écrivain de mes deux. Il sortit une clope du paquet, chercha en vain un briquet dans le bordel ambiant, abandonna finalement. La suite était loin d’être évidente, pas sorti de chez lui depuis quelques jours, ses rations qui se résumaient à des boîtes de raviol’ infectes, probablement périmées ou faites avec dieu sait quelles parties d’animaux crevés dans d’étranges circonstances. T’es pas fait pour ce job Jack, se dit-il. La vérité c’est qu’il n’était probablement fait pour aucun boulot même s’il se plaisait à croire parfois, que c’est plutôt qu’aucun taf n’était fait pour lui. Il passa sa main dans sa barbe qui n’avait plus rien de naissante, se dit pour la énième fois qu’il conviendrait de se raser. Enfila pourtant et sans passer par la case salle de bain, son T-shirt « Je suis un anarchiste » plus vraiment blanc, plus vraiment un T-shirt non plus d’ailleurs, qui zonait par terre entre deux paquets de chips vides. Il détestait sortir, pas qu’il se soit habitué à la puanteur de son appart sombre mais parce que tous contacts humains le saoulaient profondément et qu’il avait l’alcool social plutôt mauvais. Rien que d’imaginer devoir parler à ces gens bien insérés dans leurs petites vies, leur petits sourires bien insérés sur leurs petites gueules et leurs petites pensées bien cachées derrières, qu’ils aillent se faire foutre. Jack se mit de la musique, un bon vieux punk, finit de se fringuer, son vieux fute élimé, ses rangers et un par-dessus qui avait été noir avant d’être vieux, laissa l’ordi allumé des fois que quelque chose lui vienne en rentrant, laissa la musique allumée pour niquer les pseudos conseils écolo et se décida à sortir. Son immeuble était comme tous les immeubles de son quartier, son quartier pareil à tous les quartiers ; et tout ce qui était présentable ou ne l’était pas déambulait de la cage de leurs escaliers, jusqu’à la cage de petits contreforts privés ou publics, bal costumé des fantoches, assortiment de bonbons d’homme qui fondait sur le palais glaireux de la ville.

En fond sonore la musique continuait à hurler
♫ Arrre YOU a PUNK ! No Copycat ! Mice have the mud'under the Baaaaat.. Are youuu [...] 2

Juillet 1965 : Naissance des Doors




***



Il y aurait eu une tonne de choses à dire sur le cynisme de Jack et le refuge qu’il trouvait ailleurs que dans son époque, un chien offert à son anniversaire (Galipette) écrasé par un rotopulvérisateur autonome à 9 ans, Ahah, ça vous fait rire ? moi non, une mère alcoolique appuyant compulsivement sur la touche 4 de son holo-écran pour éliminer le candidat aux cheveux longs cause God is NOT Gay isn't It ?, un père tabacologue atrabilaire jamais là même quand il y était et une sœur, Loanna dont les principales occupations dans la vie furent et sont encore le sauna et la manucure, activités lui permettant en outre de s'épancher sur le quotient musculaire de ses stars du moment en compagnie de ses trois meilleures best. La liste pouvait s'allonger encore jusqu'à l'immonde cicatrice métallique qu'on lui avait posé suite à un "accident" de manif', ou à l'acouphène qui ne cessait de siffler dans sa tête depuis, robinet de sa torture mentale cocotte-minute le perfusant au goutte à goutte stérile dans un océan de folie sans fin et la sale envie de plonger tout entier dans l'eau bouillante...

La gloire dans ton Happy meal ! Tu parles d'une famille, tu parles d'une vie...

Issus de la génération du virtuel, ses parents s’étaient « rencontrés » en ligne par "profil compatible" comme ça se faisait toujours, smiley clignotant à l’appui et parade amoureuse mêlant les traditionnels asv11, XD, (!) et =3 en un ballet digne de l'essuie-glace et dont ils avaient gardé une copie qu'ils ressortaient en cas de litige.

Jack, héritier de cette union de synthèse ô combien glorieuse, n’est-ce pas ? révérait cette époque passée où les gens n’étaient pas encore perfusés par des bits de 0 et de 1. S’en était suivi des études d’Histoire, une période rebelle qui courait toujours, et un amour immodéré de Conan Doyle et Agatha Christie. Comme si à la fin tout cela pouvait se dénouer aussi facilement qu’un polar et qu’une intelligence supérieure quelconque triompherait de la réduction de l’être à l’amibe.

Oui, il y aurait eu un paquet de choses à dire sur ce qui avait poussé Jack Himmel à devenir Jack Himmel, pourtant l’essentiel se résumait au final au bruit de décapsulage d’une canette de Bierfactor3 sur un vieux canapé défraîchi, Jack, posé au milieu d’une vie alternant les boulots minables pour ne pas avoir à se trouver de place dans ce système dont l’hyperstructure masquait à peine la vacuité idiocratique. Deux millénaires et des brouettes, quelque part dans la AlgerCity. Lui, la rampe d’escalier, les tags, une odeur passée de drogue et de rock'n'roll, la modernité tout autour, comme un emballage plastique sur un bouillon de légumes reconstitué. Bruit de ses pompes sur les dernières marches grinçantes et une sale envie de s’en griller une avant d’affronter la ville.

Le miroir sur la porte, le reflet de la moitié de son visage bouffé par la plaque en carbolaiton souvenir du temps où il se battait pour quelque chose. Souvenirs... mais pas envie d'voir ça.




***



Les souvenirs s'estompent. Le temps passe. Celui de composer le digicode. [1][8][1][2] Campagne de Russie. Déclic. Les pas résonnent. Juste sorti dans la rue sous le lourd porche métallique et les affiches vantant le dentifrice et les pauvres gueules de pornostars friquées lèchent déjà son espace visuel. Sale envie de vomir devant l’intrusion des pixels et des voix sorties de Sensualworld. Les turboplaneurs, ces gigantesques mouches électriques vrombissaient au dessus des toitures trimballant leur cargaison de bidoche fraîche, costumes dégobilleux de vendeurs bon chic bon genre allant faire leur prime sur le don d’organe, les oreilles et les yeux vissés au visiophone leur donnant en temps réel les news du Marché. « Achetez Svetla, la nouvelle revue de la presse féminine.. Achetez Svetla, la nouvelle revue... » Les chaînes du câbles, leurs esclaves, tout ça s’embruitissait dans la cacophonie assourdissante des images de synthèse, n’importe qui, personnage fictif de sa propre vie, au milieu perdait de sa réalité, c’était le monde d’aujourd’hui...

Le mien, pensa Jack, le mien.

Lui, dans la ruelle dégoulinante de crasse, le front poisseux, marcha vers la supérette du coin, marcher était devenu dégradant, vivre était de toute façon pour lui l’ultime dégradation. Il s’en foutait, préférait laisser ça pour ceux qui ne rêvaient pas encore de se faire mettre par un cyborg en plastique ou de se chopper à terme la maladie des ondes qui les transformerait tous en courge à tumeurs, nécessitant de nouveaux organes, pour de nouvelles maladies, pour de nouveaux organes et ce jusqu’à ce qu’un mec ne puisse plus en payer un autre pour charcuter un gosse des bas-fonds ou cultiver de la cellule totipotente sur des rats de laboratoire. L’ultime loi du marché appliquée à l’organique demande, un coup de génie dans le gras résiduel. Un gros tas de flouze en putréfaction. Happy ending from Paradize. Au milieu de tout ça, le portrait du nouvel Imam-président trônait sous les caméras de surveillance avec un air de fin du monde "Dieu est là Il t'a mis sur Vous écoute". L’évolution de la société avait fait des icônes toujours plus nombreuses à mesure que l’individualisme gagnait allant de la nouvelle star de ciné siliconée, aux rétro-religieux amers prônant le retour au lait de chèvre non pasteurisé. Le tout cohabitait plus ou moins à AlgerCity dans ce qui aurait pu rappeler un gouvernement s’il ne faisait l’objet d’une qualification à l’audimat. La solitude gagnait et avec elle les sectarismes de tout poil.
Jack n’était pas un humaniste, ça faisait longtemps qu’il avait oublié qu’il marchait sur des corps, de toutes façons ses semelles étaient assez hautes pour éviter de salir son fute. Ce n’était pas un humaniste mais Jack restait un homme à la con et il le savait. Le paradigme était simplement fatal à son intégrité mentale. Ça et peut-être le fait qu’il aurait sans doute du faire comme si de rien était… mais qu’il ne pouvait pas.

Les ultra-écolos, les ultra-religieux, les ultra-libéraux, les ultras-fachos, les ultra-médocs,… miasmes d’existence s’empoignaient dans un effort vain qui les confondait tous, doctrines prosélytes et sans nul doute tellement nécessaires qui inondaient sa vie d’implications afin de manger sain, halal, national, écolo, grande distrib’, à 8h, midi, 19h30, cinq fruits dont une banane, vers la grande mosquée et sans nul doute, ainsi, obtenir la bénédiction du chaourse à moitié prix et celle de son cadavre certifié conforme que le tout puissant pourrait déguster en label rouge. Tout cela l’écrasait, l’étouffait.

Il sortit ses cach'tons et avala une nouvelle pilule GT.

Lui, il n’avait jamais eu rien à foutre des morceaux de tôles hurlants, à roue ou à hélice, qui enfermaient dans leur cercueil la chair étriquée des bonobos heureux et libres d’être le cerveau d’un mécanisme plus grand. Pas plus qu’il n’avait grand-chose à faire de leurs doctrines de vie. Il avait bossé l’histoire à la fac, lu des trucs qui ne demandaient pas à s’insérer dans la bouillie niaiseuse de son époque. Jack rêvait d’écrire un truc transcendantal, un truc qui l’évaderait, c’était la dernière chose qui soulevait ses grolles dans ce triste univers, « un truc ». Pourtant il savait qu’il ne serait pas le pionnier de la nouvelle ère, pour ce qu’elle avait apporté de bon. L’or était passé des parures des Rois aux circuits intégrés. Trop de choses avaient été transfigurées, complexifiées et réduites à néant par les figures de l’histoire au schème de sa réalité. Sa « propre » réalité.

Quand on a dépouillé des cadavres dans un cimetière pour payer son logement et ces satanées pilules qui lui maintenaient la gueule en place, dealer de la dope et fait un paquet de jobs véreux dans à peu près tous les domaines, y a plus vraiment de considération sur Dieu à avoir, y a plus vraiment de considération du tout. Jack en était là. Connexion ridicule de son macrocosme crépusculaire, à se raconter des salades bios dans un monde hypertrophié du bulbe, melon de la science qu’on dégustait chaque instant avec une nouvelle pub débile sur l’intérêt nutritionnel du cyanure.

Son T-shirt fut scanné au passage par une affiche qui lui renvoya une annonce pour les nouvelles New-Rock, la shoe des rebelles. La brune de l’écran, piercing et mini-jupe rétro tendait les pairs de Rock avec un sourire « certifié provoque » à grand renfort de « fuck » rouges clignotants. Jack ferma les yeux et se prit à rêver d’un autre monde.

C’est comme avec la dope, habituez le cerveau à être servi, perfusé, et il se gavera de ce palliatif, la pub correspondait aux gens, les gens finissaient par correspondre à la pub, addictes petites légions de consommateurs en manque, subtil transfert vers une nouvelle forme de dépendance, le tout asservi par des sourires froids figés, standardisés sur écran liquide, aux lèvres dont l’aperture contrôlée au millimètre avait le meilleur impact client et s’approchaient sans nul doute du vrai bonheur artificiel.

La vie, la vraie. Jack pressa le pas et s’obligea à éviter les bouches en cœur.

Tout était paramétré, étiqueté, jusqu’au dégoût de la simple infirmité de l’être de ne pas être l’égal d’une machine propre.

Dans son quartier on avait régulé le temps qu’il faisait, par de bon vieux canon laser4, ensoleillé 6 jours sur 7, issu d’un cerveau génial et d’étude non moins complexe sur l’effet du temps sur la faculté des ouvriers à devenir maboule. Un type était choisi au loto National pour décider de la journée pluvieuse. La seule chose qui évitait encore au trois quarts de se flinguer mentalement et donnait de l’imprévisibilité à la belle mécanique de ce monde. Ici, ailleurs, quelque part, tout ça devait bien avoir un fond de réalité, Jack n’en connaissait pas les tenants, il n’en avait rien à foutre. Dans tout ça il était la sale compromission d’un rêve.




***



1532 : Début de la conquête de l'empire incas

Il rouvrit les yeux.

Le soleil brillait, les vibropales vibropalaient, les gens « gensaient », tout ça dans un miasme improvisé de servitude. Jack réfléchit à son bouquin, sans plus de considération glorieuse sur l’état de sa déchéance, ses pas feignant l’indifférence sur le béton noir huileux. Il tourna à gauche puis à droite. Ne trouva pas de sens à sa vie. A gauche.

Il poussa la porte du magasin, petit cadavre blanc planté entre deux tours grises, écrasé au pied d’une troisième, et un welcome suave l’accueillit. La puanteur de son propre appart’ et le ronronnement de l’ordi lui manquaient. Il prendrait des raviol’ et finirait les siens quitte à en crever et se promit de ne plus jamais ressortir de sa case. Les clopes, les raviol’ et m’enfuir d’ici… grommela-t-il. Les rangées lui renvoyaient la futilité de sa propre vie et résumaient son existence aux paquets de chips provenance « sans »

Restez plus longtemps dehors et c’était le risque de se jeter sur la première personne venue (avec son bol, la seule qui serait encore un peu digne d’indignité) et de l’étrangler en criant « Gutenberg !!! » pour se faire un voyage gratos chez les racleurs de moelle osseuse et être réensemencé dans un autre de ces pantins en costard pour leur filer quelques années en plus de bons et loyaux services.

Jack passa au milieu d’autres paumés comme lui. La supérette était le temple des roues foirées. Les gens « biens », entendez cravatés et produits de l’eugénique miracle de la société, allaient garer leurs véhicules volant sur les à-pics des Grandes surfaces et évitaient consciencieusement le niveau 0 de la déperdition, le ras du sol, la ruine des rampants, desquamation de leurs jolis petits culs lustrés sur la bonne marche du monde, volaient à des mille de tout ça.

Une vieille femme poussait un gros caddy avec pour seul contenu un paquet d’aliment pour chat. Elle était atteinte par la maladie des ondes et il ne lui restait sans doute pas longtemps à vivre. Il y avait deux types au fond du magasin qui mataient le rayon alcool ; des ouvriers de la seule firme du pays, GlobyTech dont le logo du double cercle concentrique, sur leurs uniformes, se retrouvait à peu près partout. L’un d’eux avait la peau violette, un autre adepte de la Génesthétique12 qui avait dû claquer son salaire chez quelque praticien. Une lumière dégueulante de néons bleus éclairait la scène et derrière sa caisse plexiglassée un Indou faisait des mots croisés sur son écran. Le tout était froid, pauvre, comme une maladie de vie qui grinçait des dents. Ça ne sentait pas la pisse ou la sueur, mais ça aurait pu, non c’était pire, tout cela baignait dans une odeur de propre qui ne s’assumait pas, de propre et d’indifférence nauséeuse.

Jack passa vite fait dans les rayons, choppa deux boîtes de conserve dont l'écriteau spécifiait "Ravioli Mussolini, la dictature du bon goût", évita de lire les emballages, prit des graines pour Diogène le volatile apprivoisé que son ancienne colloque lui avait refilé, une poule sensée représenter le cynisme anti-platonicien et qui en fait représentait plutôt un paquet d’emmerdes pour lui, et se dirigea vers la caisse. Au milieu des œufs Kinder, des images de la Mecque en relief et des statues en pierre de lune reconstituées, il choppa un briquet et colla l’ensemble dans le bac à paiements. Enregistrés, pesés, payés en ligne, solde Uorg13 retiré. Lumière verte, bip et voix à la con. « Nous vous remercions pour votre achat Monsieur Himmel… » Tout ça sans que l’Indou lève les yeux de son occupation cybernétique.

le monde quoi...




***



Jack pressa le pas pour rentrer chez lui, baigné par les voix des affiches qui n'arrêtaient pas, chemin de croix que tout être humain - qui était tombé à des années-lumière de la pomme et de l'arbre - devait se farcir lui-même. Machine à compote et pectinopharmacop’ qui finiraient par faire des arbres de synthèse pour réinventer la pomme… tout ça n'avait aucun sens.

Soudain il y eut un brusque vent froid, la lumière sembla se couvrir… quelque chose se passait, quelque chose qui n'était pas "contrôlé". Les affiches lumineuses grésillèrent...

Jack regarda le ciel ou tout du moins ce qu’il en restait et n’était pas encore mangé par les gratte-ciels qui formaient une immense cicatrice de chaque côté de la rue où il se trouvait.

Bon dieu c’est pas possible…

Une immense tache noire comme un iris béait grimaçante au milieu du soleil. Les tours mordaient les cieux, pareilles aux crocs dressés du cyclope, le ciel n’était plus bleu mais rouille.... Quelque chose se passait, bordel quelque chose se passait. Il entendit brusquement des explosions sourdes. Son cœur de petit rat de laboratoire finalement dressé à l’équilibre déliquescent et rebelle se donnait l’air d’un abruti en string devant un peloton d’exécution martien. Il se passait quelque chose. Les turboplaneurs se cassaient le gueule les uns après les autres, comme des mouches sous un insecticide, ridicule pluie de métal qui écrasait les beaux gosses du marché et les transformait en petits astéroïdes de ferraille. Le sol trembla. D’un coup Jack ne semblait plus vraiment avoir de raison d’être, le T-shirt anarchie, l’ensemble. Il fit la seule chose qui lui vint à l’esprit. S’enfermer, courir chez lui, il se passait quelque chose, et c’était finalement pire que rien…Il trébucha. Les écrans de pub étaient tous éteints, la terre et les cieux parlaient, les cieux devinrent brutalement noirs. Des sortes de lueurs bizarres zébrèrent le ciel. Le tonnerre gronda. C’était comme si une vague d’énergie grésillait partout. Il se donnait l’impression d’être dans un micro-onde. Alors qu’il courait, que l’air devenait suffocant, il se demanda quand sa tête exploserait.

Arrivée dans l’appart. Composer le digicode en vitesse. La proprio était dans sa robe à fleurs blanches, devant la porte, un éclat de métal dans la poitrine, sa tête faisait un angle bizarre avec le reste de son corps, dut la pousser pour rentrer. Se souvint nettement de la tache de sang sur les roses stylisées du tissu. Jack fonctionnait en mode instinct – blanc – instinct. Tout semblait se passer à la fois très vite et au ralenti. Des choses vibraient, tout vibrait. Tout ce qui lui avait paru une prison, sa ridicule petite vie lui donnait l’impression d’être plus encore une fourmi écrasée, prise au piège sous l’œil jaune, entre deux lamelles de vide, la gueule d’un château de cartes, tous ses repères foirés, entre deux gros doigts divins. Il ne comprenait rien à ce qui se passait, il ne voulait pas vraiment crever, il ne savait pas qu’être véritablement un insecte était différent de le concevoir, et là avec ses deux petites pattes de chitine tremblotantes il ne faisait clairement pas le poids.

Arrivé dans sa piaule pourtant, dans les ténèbres sales et c’est comme si le chaos de l’extérieur se faisait plus diffus et un calme étrange et terrifiant l'envahit, espèce de vérité ultime, de conscience supérieure, se mêlant à la terreur cotonneuse. Il se posa. L’ordi ne marchait plus et il avait perdu son intro. Il se surprit lui-même, le cœur encore battant à s'allumer une clope avec un sourire cynique et à rechercher des feuilles de papier et sa plume digne des reliques de l'antiquité dans le fatras de sa piaule. Il ne pensait pas avoir à s'en servir réellement.
Si je dois crever je l'écrirai ce policier… c'est peut-être l'heure que le ciel s'exprime mais Jack t'emmerdera jusqu'au dernier instant. Viens me chercher enfoiré ! dit-il au silence.

Ce brusque sursaut de courage et l’impression d’un doigt d’honneur magistral à l’univers le faisait comme vibrer d’une énergie mystique.

Il se fit couler un bain, tira une latte et ayant miraculeusement trouvé la vieille plume et le papier, ramena le tout et se cala dans la baignoire alors que l’eau montait. Il trempa sa plume dans l’encrier et commença à écrire.
Une pluie fine se mit à couler derrière la vitre, enfin le chaos du dehors commençait à ressembler à celui du dedans.

Jack se mit à rire franchement, sous le grondement glacé du tonnerre et se demanda combien de cris se mêlaient à son rire.

S'alignèrent sur le papier les mots de son premier chapitre

8 mai 2025 : premier traitement contre la mort




***



Quelque part ailleurs, à un autre moment, un truc qui n’a peut-être rien à voir

Ouaip reprit le fermier c’est comme j’vous dis. De mémoire ça a toujours été comme ça. La surface circulaire faisait plus de trois acres de diamètre dans la végétation environnante composée pour moitié de roseaux. A l’intérieur, rien n’y poussait.

Y-zont bien cherché à savoir c’que c’était les scientifiques vous savez. Sont v’nus avec des instruments à plus savoir qu’en faire, z’ont pris d’la terre, des bouts d’trucs. Y z’avaient des combinaisons blanches vous savez comme qu’on voit à la télé. Genre qu’c’était dangereux alors qu’j’y passais toujours et qu’mon grand-père et son père avant lui, z’en sont pas morts de ça, crénom. Même qu’certains qu’ont cru qu’c’était la terre l’ont placé par ailleurs bin qu’elle f’sait pousser normalement. Si j’vous l’dis. C’est l’l’lieu, ça vient d’aut’ chose que la caillasse. M’enfin bon ça a toujours été comme ça. Enfin z’ont fait ça comme qui disent, des analyses puis ‘sont plus r’parus. Nous autres on a pas eu d’nouvelles de tout ça. Moi j’m’inquiétais bin pour mon troupeau, c’pas qu’ça change grand-chose mais on s’demande quand des gens d’la science paraissent comme ça par chez nous. J’ai une vingtaine d’vaches et quequ’ génisses vous savez, c’pas bin trop mais c’est du travail, enfin t’façons z’évite la zone. Ça a un sens qu’on a pas nous, les animaux, ‘savez, et puis bon y’a rien à manger non plus. ‘Fin si y’a bin quet’chose d’anormal c’est des sortes d’visions bizarres quand on s’tient là trop longtemps, ça donn’ pas envie d’rester ça non, mais c’pas dans la terre m’est avis, m’enfin j’ai pas fait d’études alors j’peux pas dire. Paraîtrait qu’c’est des émanations… Fin bon donc voilà les gars qu’sont v’nus sont partis. Mais i‘ nous tiennent pas vraiment au courant ceula d’la ville et des labos. Ça fait longtemps main’nant. Vous z’êtes bin l’première personne en quequ’z’années mais bon comme vous payez j’vous montre, mais y’a bin rien à voir. J’toujours pensé, mais bon j’en parle pas trop paske j’sais bien qu’ça fait sourire tout ça c’tait pas naturel… et puis y’a c’que j’leur ai pas dit, bin non fi’ Dieu. C’que j’leur ai pas dit. Vous savez les gens du gouvernement. Vous leur montrez ça… et pis ils vous prennent ça. Mais qu’si vous êtes intéressé à vous j’va l’montrer… contre euh vous savez… La figure du paysan s’illumina Oui vous savez… Il glissa prestement les billets. C’est qu’les temps sont durs en s’moment. Baissant l’ton. J’va vous montrer ce que mon arrière arrière grand-père l’a trouvé en grattant l’sol ici. Par moment y’a d’aut’ trucs qu’apparaissent, dans l’genre bizarre, ça a pas vraiment d’valeur mais genre comme si qu’c’était un passage vers un aut’ monde... Il ouvrit le haut de sa veste. Sur son torse un petit médaillon fin doré représentant un motif solaire était accroché Ça vint d’là-bas crénom, reprit-il Vous y voyez… juste sous la terre qu’c’était.

Le sourire de l’homme disparut d’un coup lorsqu'il vit le pistolet dans la main de son interlocuteur et que ce dernier le pointa sur lui. Il n’y eut qu’une seule détonation.

Son corps tomba.

Au moment de l’impact un mur apparut derrière son dos, comme si deux dimensions se superposaient pour joindre des éléments étrangers. La paroi faite de crépi grisâtre se matérialisa là où il n'y avait rien quelques instant plus tôt. La balle qui avait continué sa course la traversa et y laissa un orifice noir béant qui ne cessa de croître.

La femme se pencha et défit le médaillon du cou du fermier essuyant le sang qui avait coulé dessus.

Une entité fantomatique se forma près d’elle quelques instants plus tard. Elle l’aida à le mettre et en boucler le fermoir. L’une et l’autre se prirent ensuite la main et se dirigèrent vers le centre de l’étendue désertique. Elles dansèrent alors toutes deux et sous chacun de leurs pas, de blafards végétaux se mirent à pousser. Au milieu d'eux des clochettes d'argent emportaient la musique silencieuse qui rythmait leurs pas, appelant les légions.
La mélopée et le pouvoir du sang répandu les attira. De l'ouverture de ténèbres un bras griffu jaillit, bientôt suivi de nombreux autres. Les créatures gigantesques qui en sortirent firent claquer leurs mandibules tournant leurs mufles noirs vers les restes du fermier. Elles étaient de nouveau libres. Suivit un atroce bruit d'os et de chairs dépecées qui se mêla à la mélodie des clochettes qui leur ordonnaient d'avancer.

Rien, non rien n'arrêterait plus les ténèbres et leurs yeux froids se tournèrent vers la ville.




Chapitre III



Dans l’esprit de Jack

Des volutes bleues tourbillonnaient partout. C'était un lieu profondément silencieux. L’inspecteur, au milieu des brumes, tirait sur une pipe en argent d’où s’échappait un âcre panache de fumée rose. Ses yeux rouges d’Albinium, perdus dans quelque profonde et métaphysique réflexion, perçaient les étendues vaporeuses qui fluctuaient tout autour. Pareil à ceux de sa race, sa peau d’albâtre parcourue de veinules luisantes devenait par instant indistincte et se mêlait à la vapeur qui l’entourait. Une large tache noire circulaire lui recouvrait la moitié droite du visage et son corps anguleux flottait au-dessus du sol, les jambes croisées et ses six bras allant et venant au rythme d’invisibles vibrations.

Il portait sur son torse les insignes de son grade de lieutenant-capitaine, un diadème-papillon à l’effigie du grand Lama ailée, dévoreur de lotus, qui y reposait ses ailes. Son chat-chien, Libre-à-vous, assoupi quelque part sous la brume épaisse, s’était finalement décidé à laisser l’insecto-signe tranquille et avait cessé de la poursuivre, ce qui n’était pas pour lui déplaire. L’inspecteur Cage dans son uniforme sombre règlementaire appartenait à la confédération du Rêve à la Réalité Absolue. D’allure militaire, il faisait partie de ces services qui pullulaient sur la trame et visait à en maintenir l’intégrité. Il bénéficiait en outre d’une très bonne réputation ainsi que d’une accréditation pour les secteurs sauvages où il enquêtait sur les éléments potentiellement dangereux. Il attendait que l’on vienne comme chaque jour faire appel à ses services, ce qui ne tarda pas.

Il était près de 3 bips quand un individuel d’allure austère apparut face à lui, se matérialisant dans l’espace de son bureau-monde. Un autre membre du R.R.A14, apparemment, un légiste de ce qu’il lui annonça.

— Vous êtes l’inspecteur Cage ?

— Oui-répondit-il sobrement. Son interlocuteur avait un défaut d'élocution à base de chuintements granuleux. qui s’apparentait vaguement à un "mâchicoulis" sonore prononcé avec une tonalité oscillant entre le végétal et le métallique. Impossible en tous cas à traduire en vocable humain.

L’inspecteur qui avait cessé sa lévitation serra la main du légiste. Les brumes se modifièrent et l’un et l’autre se retrouvèrent ailleurs.

— C’est par ici, suivez-moi, l’enjoignit le légiste.

Passer d’une image à l’autre s’appelait une rétro-pulsion-chromatique inversée (CPR Channel). C’était un acte assez commun, surtout pour les agents du R.R.A. Pas sans danger mais tout pouvait facilement devenir mortel dans cet espace de non-sens. Il suffisait qu’un Tisseur ait mal fait son boulot pour que la continuité entre le rêve et la réalité ne se fasse pas. Il fallait surtout s’attacher à suivre la procédure, ne pas tout piger mais ne surtout pas lutter contre les événements, les laisser venir, c’était un des principes absolus si on ne voulait pas se perdre et rester coincé dans un pseudo-espace mort, « la zone grise », jusqu’à la fin de ses jours. Laisser le Rêveur contrôler le flux, et emprunter les fils que les Tisseurs jetaient entre les images produites et qu’ils densifieraient peu à peu, fixant et rapprochant les portions oniriques de bâtiments, jardins et autres, à la ville-mère, Algeristh. Ils recyclaient ainsi les parties les plus intéressantes qui donnaient lieu à de véritables chasses au songe et y expurgeaient les éléments étrangers ou peu intéressants qu’ils relâchaient dans la zone grise, dépotoir géant où se trouvaient les pires cauchemars entassés au fil des siècles.

Ce travail n’était évidemment pas sans risque, les rêves sauvages justes raccordés et pas encore nettoyés pouvaient s’avérer bourrés d’éléments perturbateurs, Cauchemars, non-sens et autres, où l’explorateur contrairement au Rêveur jouait réellement sa vie. D’où les règles strictes. A celles-ci s’ajoutaient l’Antécriorité et la cohérence incohérente maximale dont les Sanges, philosophe de l’onirisme pourraient sans doute discuter pendant des siècles si leur espérance de vie le leur permettait. Cage pour sa part, n’y captait pas grand-chose, ce qui ne l’empêchait pas de bien faire son boulot. Il laissait la bible des métaphores à ceux qui faisaient les lois, accrocher des jardins ou de nouveaux bâtiments à la ville. Le lieutenant-capitaine se contentait d’arrêter les causes d’instabilité et c’était déjà loin d’être simple.

Il n’avait de toutes façons pas une grande considération pour les Rêveurs, les voyait plus comme une forme de bétail. Cage n’en avait pas croisé de sa vie et n’intervenaient souvent que sur des rêves, sauvages certes, mais vidés de leurs hôtes. Il les revivait d’une certaine manière.

Les Rêveurs les plus dociles étaient parfois autorisés sous certaines règles très strictes et sous un certain âge à parcourir la ville d’Algeristh sous leur forme onirique. On prétendait qu’ils ressemblaient aux formes communes bipèdes que l’on croisait souvent dans leurs songes, humains qu’ils se faisaient appeler. La peau rose et l’aspect assez disgracieux. Leurs deux bras leur donnaient des airs de mutilés par rapport aux Albiniums. Ils fournissaient en tous cas par leur imagination fertile, le nécessaire à la culture Algeristhienne sans avoir à aller le chercher ailleurs. Les costumes, les badges étaient ainsi produits à la chaîne par leurs inconscients. En effet les Albiniums étaient incapables de créer de la matière, la stase, ou de la façonner. Ils étaient dépendants en cela de ce qui leur était façonné par les Rêveurs.

Les adultes de cette espèce étaient quant à eux souvent maintenus dans la zone blanche, inactive mais sans danger. Cette précaution s’expliquait par le fait qu’ils étaient moins facilement influençables et produisaient moins de stase. Ils faisaient donc un plus mauvais bétail. C’est du moins ce que les Sanges en disaient.
Les Rêveurs ou « sous-Rêveurs » étaient passés tour à tour dans l’Histoire, du statut de quasi dieu à celui d’esclave. Les archives Mémorielles avaient fait état de grandes guerres entre eux et les Albiniums, désormais révolues depuis que le troupeau avait été canalisé, mais c’était bien avant la naissance de Cage.

S’ils étaient parfois appelés les « sous-rêveurs » par le peuple d’Algeristh c’était par distinguo vis-à-vis des Albiniums qui rêvaient eux-aussi mais dont les Rêves ne produisaient pas de stase.

Certains prétendaient, les plus réactivistes d’entre eux, qu’ils nourrissaient d’autres strates de conscience. Qu’ils étaient eux aussi le troupeau d’une ou plusieurs entités qui ne les considéraient pas plus qu’eux n’en avaient pour le bétail. Tout cela restait de l’ordre de la théorie mais dérangeait en tous cas au plus haut point l’Intelligencia d’Algeristh. La plupart préférait donc continuer à différencier les rêveurs supérieurs qu’ils étaient des sous-Rêveurs dont ils vivaient.

Quoi qu’il en soit un problème se posait récemment à eux. Le bétail était de moins en moins productif, leur imagination de moins en moins fertile et les cauchemars de plus en plus abondants, à tel point que les Sanges eux-mêmes envisageaient une action à la source, peut-être une nouvelle guerre.

Ces interrogations étaient en tous cas bien loin de celles qui l’accaparaient pour l’heure. Le lieutenant-capitaine, après une légère absence, revint à ses préoccupations du moment.

Des visages flous se tournaient vers eux au milieu de la salle d’attente, dans laquelle lui et l’autre agent venaient de se matérialiser et qu’ils traversaient à présent.

Il s’entendit dire : « Qui sont ces gens »

Le légiste au visage rubicond se contenta de hausser les épaules, continuant à marcher devant lui.

L’inspecteur se retint de redemander, sentant intérieurement que ce qui l’attendait avait une toute autre signification, une toute autre ampleur. Du moment que ce n’était pas encore un Cématovore, un cochon cracheur ou un autre bouffeur de Rêve, il prendrait tout.

Ils arrivèrent au milieu d’une pièce grise aux murs dont la base avait été noircie par le feu. Une baignoire vide dont la surface était enduite de suie occupait le fond de la pièce et le mobilier qui la composait était presqu’entièrement détruit. Celui qui le précédait continua jusqu’à s’arrêter à quelques centimètres du crépi sombre là où le brasier avait le plus durement sévi, un peu au-dessus de la bassine en faïence et le désigna à l’inspecteur.

— C’est ici !

Cage plissa les yeux. D’abord il ne vit rien. Il s’approcha encore. Si… il y était. Du bout du doigt le légiste lui montrait une tache plus claire que le feu n’avait pas consumée sur la paroi. Elle devait avoir le diamètre d’une pièce de monnaie.

— Je vois…

— Vous avez bien fait de me contacter.

Il approcha le visage et soudain son œil presque contre le mur il vit que les anfractuosités composaient un message. « C’est ici » était très nettement écrit.

— Oui c’est ici, répéta-t-il.

— C’est ici et c’est un meurtre

L’autre hocha la tête.

— Il faut absolument que vous me meniez jusqu’à la chambre 413.

Nouveau signe d’assentiment.

Il savait tous deux parfaitement ce que cela signifiait.

Tout cela avait une odeur d’agrume et ça ne pouvait signifier qu’une seule chose, il devait y avoir une forte interférence de la réalité du Rêveur avec leur propre monde, les deux ne cessant de s’autoalimenter et ça ce n’était pas bon. Non, pas bon du tout. Les rêves de ce type étaient normalement les premiers à être expurgés par les Tisseurs de peur qu’ils n’entament la trame de leur réalité. Ce type de rêve étaient des portes ouvertes incontrôlables qui maintenaient un passage entre le Bétail et eux. C’était peut-être une erreur… ou c’était voulu et il se tramait alors une sale embrouille au plus haut niveau pour qu’on ait décidé de le maintenir. Un électrochoc pour le Bétail, ou peut-être pire...

Les murs se dissipèrent et ils se retrouvèrent dans un ascenseur. Une musique d’ambiance ponctuait les décimales de pi qui marquaient chaque étage.

Cage et le légiste avaient une mine sombre, conscients en bon professionnels de la gravité de l’instant. Pourtant quelque chose perturbait l’inspecteur. Regardant un bref instant ses pieds il comprit de quoi il retournait en voyant une grenouille perchée sur sa chaussure droite pourtant parfaitement cirée. Elle avait dû s’égarer. Il la repoussa de l’autre pied et s’en excusa sobrement auprès de son collègue.

— Ça arrive dit-il

L’autre hocha la tête.

De nouveaux étages défilèrent. Soudain son interlocuteur interrompit l’Ascension.

— Êtes-vous un PUNK ?

Cage sentit son cœur s’emballer sous son costume. Il tenta de ne pas se démonter d’autant que l’autre ne semblait pas avoir parlé.

— Pardon ?

Le légiste le regarda la mine fixe.

— Je n’ai rien dit

L’inspecteur lissa son insigne et tenta de se redonner une contenance.

— C’était…. C’était la musique sans doute…

— Oui de la musique…

Peut-être un phénomène de résonance onirique songea-t-il. Son collègue semblait de bonne composition, ce n’était pas le moment de craquer surtout vu ce qui les attendait, non pas le moment de craquer.

— Nous sommes arrivés…

Le légiste tendit la main vers l'inspecteur

— Andrews Doors

Cage la lui serra

— Inspecteur Cage

J'espère que vous avez votre arme ?

Il garda le silence en signe d'assentiment

La porte s’ouvrit et le légiste Andrews et lui-même prirent place dans la salle d’attente. Devant eux une jeune femme portant une robe à fleurs rouges était en grande conversation avec un homme qui devait être son mari, mais le visage de ce dernier restait indéfinissablement occulté. Une tension subite se mit à bourdonner en Cage sans pour cela qu’aucune cause apparente ne l’explique.

Il décida de porter son regard ailleurs et s’attarda sur le hall à côté d’eux. Il était grand, froid, désert et le sol luisant faisait penser à un immense miroir.

Un homme qui se parlait à lui-même traversait la pièce à intervalle régulier puis revenait à son point de départ. Cage le désigna au légiste avec un signe de dénégation attristée de la tête. Le légiste sembla lui aussi compatir.

— Il boucle… lâcha à regret l'inspecteur

Nouveau signe d'assentiment

Reportant toute son attention sur la file d’attente, Cage avisa près de lui un distributeur de tickets qui devait servir à gérer les ordres de passage. Il s’en saisit d’un pour lui et d’un autre pour son collègue. Sur le sien était marqué « 25 juillet ». Il soupira. Tout cela promettait décidément d’être long. Il voulut jeter un coup d’œil sur celui de l’autre agent mais il l’avait déjà rangé dans sa poche et était présentement occupé à regarder ses pieds. Ces derniers étaient nus.

Ce n'est pas très professionnel songea-t-il. Il n’en fit pourtant pas état. Après tout ce n’était pas encore ses pieds.

Derrière eux une dispute éclata mais ni lui ni le légiste n’y prêtèrent attention. Le temps passa. La colonne se dissipa peu à peu et il ne resta bientôt plus que la femme et son mari devant eux. En face se trouvait le guichet des Meurtres en suspens.

Enfin leur tour.

Bonjour c’est l’inspecteur Cage. Lieutenant-Capitaine détaché au R.R.A. Il montra son confrère, - « Andrews, le légiste ». Il fit suivre sa plaque qu’il colla contre le hublot.

— Nous venons pour une confirmation d'homicide. Nous avons des preuves matérielles et nous souhaiterions accéder à la chambre 413

L’hôtesse tapota sur son micro

— Veuillez parler plus fort je n’ai pas entendu…
Cage prit son mal en patience et reformula.

— NOUS VENONS pour une confirmation de chambre, nous AVONS du matériel pour souhaiter 413 décès par PREUVE.

La jeune femme hocha la tête tapota sur une machine bizarre et un feuillet vert sortit de l’encoche prévue à cet effet.

— C'est du ch’wing-gum standard, demanda-t-il ?

mais l'hôtesse avait disparu

En prenant une moitié il donna l'autre à Andrews, et mâchonna sa partie de l'information attendant que cela fasse effet.

Il savait que s'il ne retrouvait pas le corps de la victime il ne pourrait pas prouver l'homicide. Il fallait éviter cela à tout prix.




***


Alors qu’il en était là de ses considérations, les données s’assemblèrent enfin ; sa mastication commençait à faire effet. Un goût de terre cendreuse puis un vent de Tassili6, reflua avec la salive alors qu’un ensemble de noms et de visages se composaient peu à peu dans sa Psyché.

D’abord flous puis de plus en plus précis, chaque cil, chaque grain de peau, chaque voyelle de ce qui les composait s’incrustaient en lui pareil à un tableau pointilliste en mouvement.

Le tout formait un cercle parfait, anneau qui tournoyait sans fin autour d’un « c’est ici » impérieux.

Il ne les connaissait pas, ces noms, ces visages et avait du mal à en percevoir l’entièreté tant elle était fugace. Il s'obligea à les fixer, tenta d'y trouver une quelconque cohérence, un indice. Ces éléments étaient forcément reliés à l’enquête, il en avait l’intime conviction mais rien ne lui permit de faire le lien, tout allait trop vite, tout était trop diffus. La seule chose qui les reliait entre eux c'était le cœur du cyclone, ce point noir grimaçant qui était l'épicentre de leur tournoiement et qui l'attirait et le repoussait à la fois.

Malgré son appréhension qui gagnait, il se résolut finalement à y plonger. Une nausée terrible l'envahit et ne cessa de l'accompagner à mesure qu’il s’enfonçait dans le maelström pictural et descendait vers son cœur. Il flotta, tournoya, eut l’impression de traverser de multiples membranes, une puis deux, puis des milliers qui chatoyaient d’images sans fin, de poissons et d’animaux formés de lettres, de sons et de ressentis. Chaque « bulle » renfermait un univers bien distinct. Ici un oiseau étrange géant minuscule, agrégat du mot diamant et d’une odeur de framboise rampa un moment à ses côtés, ici d’immenses arbres qui étaient en fait également des toits de voitures, des distributeurs de bonbons roses ET un homme allant chercher son courrier lui firent un abri calme puis se promenèrent avec lui, parlant de la révolution. Chaque membrane éclatait sur son passage et à chaque traversée une nouvelle se formait devant lui. Alors qu’il s’avançait toujours plus profondément dans le maelström pictural une membrane apparut. Il en émanait un « c’est ici » matinée d’océan calme, de pomme au four et d’un parfum de cosmonaute. Il écarta prudemment le rideau liquide puis s’y avança.

Une femme en train de contempler la mer se trouvait face à lui. Elle n’avait pas la même densité que les autres éléments des membranes précédentes, une sorte de pulsation en émanait, un pouvoir terrible, attracteur, dangereux aussi. Les yeux de l’étrangère se portèrent sur lui. Ses pupilles glacées, pareilles à deux icebergs flottants, le noyèrent littéralement. Cage sentit le siphon de ses prunelles l’entraîner, aspirer le contenu de la scène, lui, le monde autour, le tourbillon se prolongeait dans d’autres yeux encore, y plongeait en une succession épileptique de visages, terrifiant continuum de vies, qui résumait quiconque y succomberait à un voyage irrémédiable et à sa réduction en ridicule photon d’existence, balayé, passant d’un regard à l’autre pour ne plus jamais appartenir à rien. Un brusque sentiment d’asphyxie le prit devant cette contre-plongée et la peur de se perdre, de se dissoudre en eux, c'était comme se retrouver au-dessus des abysses ou en équilibre sur le toit du monde, d'être disséqué en milliards d'atomes peut-être même celle d'être nu en trottinette sur l'autoroute.

Pourtant il sut que la vision de cette femme était importante… mais pourquoi ?

Il se rappela le 8e précepte onirique, Ce que tu ne sais pas encore, tu le sais déjà mais non décidément ça ne l’aidait pas.

Le continuum qui menaçait de l’entraîner se résorba soudain, mettant du même coup fin à la sensation de vertige et à toutes les autres ainsi qu’à son questionnement. La femme et son monde avaient disparu.

Tout était redevenu une sorte de brouillis pictural, comme si des bons de matières éructaient des pixels de vies sans pouvoir se fixer sur aucun et disparaissaient les uns sous les autres.

Des goûts et des odeurs se mêlèrent aux images. Il y eut une marée Javel puis son corps lui donna l’impression de se transformer en gigantesque machine à pop-corn. Les mots et les pensées se recourbaient sur eux-mêmes, et formaient de petites billes denses dont on ne pouvait plus saisir le sens. Il ne percevait pas le légiste mais présumait qu’il devait vivre la même chose.

Il vacilla sentant ses jambes s’effriter et glisser vers le roulis multiple. L’inspecteur se força pourtant à contrôler le flux. Il fallait se focaliser sur le meurtre, la tache claire sur le mur sombre… le cœur du tourbillon. Il fallait trouver le corps de cette victime…. Il sentit sa pomme d’Adam enfler d’une bille plus dense encore que toutes les autres, dans laquelle il focalisa cette seule idée et tenta de l'y concentrer. Sa glotte gonflait irrémédiablement. Il s’évoqua un batracien, il eut la sensation d'en être devenu un, on le poussa, et le seul son qui sortit fut un « KeunpSouveTe - KeunpSouveTe - … » croassé.

Ça n’avait aucun sens mais quelque chose d’autre, quelque chose d’autre menaçait de sortir, quelque chose de dur et d’oblongue était coincé dans sa gorge, au fond de l’immense boursouflure de ses pensées. Il se sentit vomir un objet métallique doré, brillant au possible, la clé…

Il tenta de la saisir mais déjà ses jambes et sa peau se mirent à fondre autour de cette idée, il n’avait plus de mains, plus de bras, tout roulait. Il pensa à ses chaussures à la peur de les perdre cependant que tout grossissait, d’abord un tronc resta indistinct puis pareil à un têtard il se sentit tomber de sa hauteur vers le vide. Restait au bout de son flagelle la seule idée de retrouver la mer et cette femme qu’il avait aperçue de dos, et la clé, la clé qui s’éloignait sans cesse.

La chute et puis plus rien.

Lorsqu’il reprit connaissance l’inspecteur Cage flottait mollement dans le liquide. Son flagelle était toujours là et avec lui ses sensations primitives qui traversaient sans arrêt ses vésicules cérébrales tétaresques en un chapelet d'ordre impérieux.

{Faim Nager Faim Danger danger nager Nager nager...}

Il s’était déjà transformé à de multiples reprises lors de ses enquêtes. Cochon volant, dragon, libellule, oiseau, souvent en oiseau d’ailleurs, il pensait avoir tout fait. La preuve que non.

Il se trouvait dans un bocal de formol, rond et dont le couvercle avait été fermé. Le légiste Andrews n’était pas là. L’inspecteur Cage sentait malgré sa condition que quelque chose n’allait pas, et ce n'était pas juste ce réceptacle qui le maintenait prisonnier. C’était autre chose et cette impression qu'il n'aurait pas dû se trouver ici, qu'il n'était pas à sa place. C'était celle de l’autre agent, Andrews, mais où était-il ?! Comment il sut que quelque chose clochait, il ne pouvait pas le dire. Il le savait. Comme il savait qu’il était posé sur un piédestal au milieu de milliards d’autres sur lequel se trouvaient d'autres bocaux pareils au sien et que devant eux trônait un homme, non pas un homme. La sensation de danger grandit.

« Ihl » se tenait attablé au-dessus d’eux. Ses yeux de braises ardentes brûlaient de flammes atroces et de la lave sourdait de ses paupières. Une odeur pestilentielle de soufre empuantissait l’air. Ses traits impossibles par instant vaguement humanoïde se chargeaient brusquement d’une fureur bestiale et devenaient ceux de la Bête, un Jawar8 incandescent, un monstre titanesque à la fourrure de feu. Une crinière de flammes se mêlait à la fumée qui tournoyait sans cesse autour de lui et donnait au prédateur des allures de Roi des dieux. A son cou, une chaîne plus sombre que les ténèbres elles-même, était retenue par des créatures noires aux allures de chauve-souris bipèdes10. Elles s’affairaient par milliers autour de l’immense corps de la Bête enflammée.

Des mouches au corps sphérique et coloré tourbillonnaient près de la tête du Jawar, qu’il se contentait d’ignorer.

« Ihl » était un représentant du Tahuantinsuyu, l’empire Inca, le peuple cannibale, ce n’était plus un homme, peut-être n’en avait-il jamais été un, c’était Inti, Inti qui se présentait à lui (ou plutôt à eux si l’on incluait tous les piédestaux, sous les traits de Manqu Qhapaq. Ces traits d’ogre-félin écrasaient la Cène. Ihl mangeait ou plutôt dévorait ce qui se trouvait dans un grand plat rouge en terre cuite posé face à lui. Sa colère et sa faim dirigées, pour le moment, vers son seul repas, méprisait visiblement tout ce qu’il dominait.

Lui compris.

Le têtard que Cage était se heurta désespérément au verre de son enclos en discernant ce qui en composait la pitance et les plats tout autour…C’était de la chair humaine et Cage reconnut distinctement les chaussures d’Andrews, le légiste, au milieu des morceaux fumants, des bras et des jambes, tordus… Il était là !

{Danger Danger Danger ...} ne cessait de hurler son cerveau primitif à son appendice caudale

Nage – nage

On était en code 3-rouge. Mort d’un collègue dans l’exercice de ses fonctions et il ne pouvait pas interrompre la séquence onirique ou prévenir un supérieur. L’inspecteur tourna sans secours dans sa prison de verre espérant qu’un Tisseur purgerait le danger mais il en doutait. Cette séquence du rêve sauvage avait échappé à la première vérification et la seconde n’interviendrait pas avant plusieurs Bips. Il allait falloir qu’il se débrouille.

La chair brûlée du légiste trônait dans de grands plats d’or circulaires et finement ciselés à l’effigie solaire, où ses parties tronquées reposaient ridiculement sur un lit de charbons et d’œuf pochées. Des tournesols géants tournaient à vive allure sur leur axe végétal, et pareils à des scies circulaires, s’affairaient à découper la viande en d’affreux bruits d’os.

Manqu Qhapaq leva ses yeux de son repas et parla. Cage sentit toute sa volonté fondre.

— Igh trit adif rez ikhs ! Ad ak ggegh tamenghiwt ufigher !5

Ses paroles embrasèrent le silence puis continuèrent de consumer bien après

Les pupilles d’ambre de l'Inti toisaient l’ensemble des piédestaux et Cage se sentait irrémédiablement attiré par elles, entraîné vers ce feu meurtrier qui menaçait de le consumer comme il avait sans doute consumé Andrews.
Des trompes sonnèrent dans le lointain. Suivies une impulsion bizarre comme si l’air autour s’agrégeait et se convulsait. Il y eut un hurlement d’en dehors, un cri organique qui déchirait cette dimension. Un moment passa. Un silence. Les bocaux autour de Cage se mirent à vibrer puis à exploser les uns à la suite des autres en une succession de détonations. Tout ce qui se trouvait à l’intérieur restait un moment en suspens dans l’air et était ensuite littéralement happé, dévoré par le regard de feu du Manqu Qhapaq, où leurs ridicules contenus visqueux et les possibles animacules qu’ils contenaient disparaissaient, laissant derrière eux de minuscules flammèches et une forte odeur organique. A chaque explosion, chaque disparition, de nouveaux corps calcinés dont la tête manquée, étaient apportés sur la table de banquet par les créatures mi-humaines mi- chauve-souris, pour y être découpés par les fleurs.

Le cycle se répétait irrémédiablement alimentant l’atroce banquet de l’Inti.

Cage ne pouvait s'empêcher d'imaginer que ce serait bientôt son tour et si les têtards avaient pu avoir des haut-le-cœur, il en aurait certainement eu un à ce moment même.
Ni sa nage frénétique dans son bocal, ni les « Danger danger » n’arrivaient plus à calmer son petit corps d’amphibe. Il allait mourir et il allait mourir sous la forme d’un têtard !

Le ronronnement se fit de plus en plus sourd et de plus en plus pressant, Cage en un instant de réalisme absolu se dit qu’il allait disparaître. Comme pour lui donner raison sa propre enveloppe de verre se mit à vibrer et explosa à son tour le libérant avec le formol au milieu d’une myriade de points de verre. Un instant suspendu puis comme il l'avait vu pour les autres...
tout bascula.

Les piédestaux même tombèrent et se consumèrent dans l’œil qui ne cessait de grossir et de prendre tout l’espace, le sol fondit en glissant sous lui.

Cage battait comme un sourd de son appendice caudal dans l’espoir de fuir l’inéluctable, mobilisant toute sa raison tétaresque pour tenter d’échapper au gouffre solaire qui menaçait de l’engloutir. L’image du corps calciné d'Andrews occupait toute sa peur alors qu’autour de lui tout était aspiré, fondu, dissout.

Il focalisa ce qui lui restait d’énergie, ses dernières forces sur sa fuite et sur l’image qu’il avait eue de la femme près de la mer, son regard qu’il imagina bleu, loin des flammes. Cette vision était son ultime rempart à ce qui l’entraînait. C’était sa part de l’information, sa part. Sans elle il ne saurait pas ce qui s’était réellement passé… sans elle Andrews serait mort pour rien et il ne saurait pas le sens de tout cela…

Il n'y aurait pas de corps, pas d'enquête.

Il devait la mener à bien, à tout prix, c'était une question de... protocole…

Mais alors qu’il pensait que tout était perdu et qu’il voyait déjà les flammes jaunes l’engloutir, le regard bleu se superposa à l'immense sphère que représentait l'œil de l'inti. Il échappa brusquement à son attraction et se sentit projeté dans l’océan bleu à une vitesse colossale.

Il plongea et n’entendit plus que le bruit de la mer. Il se sentit traverser de multiples parois, il en compta 13, Pourquoi ? Et pénétrer dans l'Amnios9.

Peu à peu sa vitesse décrut.

De nouveau dans un milieu aquatique, il nagea vers la surface qui se trouvait en dessous de lui et un ciel azur l'accueillit.

L'inspecteur Cage se laissa porter par le courant et des vagues l’entraînèrent peu à peu vers le rivage. Les clapotis formèrent des mots dans l'onde, une chanson étrange qui l'entraîna…

Tout commence comme une marche
C'est un pas sur le monde
Qui s'étend
Et qui ne s'arrête jamais

Tout commence par une rive
que je n'atteins pas
qui ne m'attend pas
Et qui me lorgne du bout des roseaux7

La suite des voix cristallines continua de raisonner en lui. Au fur et à mesure des couplets il se sentit changer, se métamorphoser peu à peu.

L’eau qui l’entourait pénétrait sa forme naissante et participait au changement. Ses branchies se rétractèrent, ses organes se réarrangèrent alors qu’il se développait.
Bien que triste, la mélodie l’apaisa et fit vibrer en lui celui qu’il aurait voulu être ; cette rive qu’il ne pouvait atteindre.

De ce qu’il avait été il ne resta bientôt plus rien. Il évolua progressivement vers l’homme qu’il avait été, ses membres s’allongèrent, se différencièrent. Son corps d’abord indistinct se précisa au fur et à mesure que les restes de sa forme primitive disparaissaient. Des images du passé se mêlèrent à sa mue, participèrent à le modeler, mais il fut incapable d’en saisir une seule et elles se dissolvaient pour ne plus rien laisser de leur gangue une fois leur œuvre achevée.

Le couplet s’arrêta et un vide immense l’envahit comme si la partie la plus importante de ce qui venait de lui être donné était retirée du même coup.

L’inspecteur Cage prit pied sur l’eau. Un froid vif le traversa. Peut-être était-ce l’effet de cette nouvelle naissance ou le contrecoup du processus de transformation, en tous cas il se sentait vidé, lessivé. Il trembla. Dans l’eau miroitante il put observer son reflet. Extérieurement il était redevenu le même. Sa transformation avaient été jusqu’à reproduire ses vêtements, même uniforme militaire, même visage, en outre son arme, un pistolet An XIII des guerres napoléoniennes et un nombre incalculable de babioles, dont sa pipe, étaient à nouveaux présents dans ses poches en sommeil.

Pourtant quelque chose manquait. Oui… Quelque chose d’important. Ce n’étaient pas ses chaussures qui avaient pourtant, elles aussi, disparu lors de sa transformation, pas faute de lui déplaire d’ailleurs. Non, il se trouvait dépossédé d’un élément plus profond, une partie de son intégrité, sans qu’il puisse mettre le doigt sur ce que c’était exactement. C’était parti et cela venait de l’intérieur.

Décidé à savoir de quoi il retournait, il se frappa la poitrine comme on fait avec un mécanisme qui ne marche pas…

et un bruit métallique en sortit.

Il était creux, mais pas un creux léger, un creux lourd.

Zinc.

Il frappa à nouveau et cette fois il entendit de petits grattements lui répondre. Une souris habitait là. Il la sentit tourner dans une petite roue qui lui tenait lieu de cœur et l'alimentait en énergie.

La première pensée qui vint au lieutenant-capitaine Cage fut qu’il faudrait sans doute lui trouver du fromage, la seconde qu’il n'est jamais évident de se dire que sa vie tient à un petit rongeur accro au gruyère dont on ne connaît ni la couleur du pelage, ni le nom, ni les idées politiques, même pour un professionnel comme lui, pourtant l'inspecteur préféra rester opérationnel et se promit de se concentrer sur l'enquête. Peut-être qu’un Rêveur pourrait le retaper à son retour à Algeristh. Ils étaient paraît-il capables de miracles.

Sur ce, il décida de se mettre en route et le souvenir de la mélodie des vagues se mit à danser dans sa tête, alors qu'il marchait peut-être vers sa rive.

— Tout commence, murmura-t-il

Tout commence...




***



Il marcha plusieurs mois, peut-être 9, peut-être 10 mais cela sembla défiler tellement vite.
Cage avait bien sûr craint pour la minuscule souris qui le maintenait en vie, qu'elle quitte sa roue, ou se fatigue à chaque nouveau pas. Mais il fut constamment surpris par sa persévérance et son abnégation.
Si une si petite chose est capable d’animer un corps si grand, chacun devrait se trouver sa propre roue se disait-il. Il imagina que cette endroit était la sienne et se demanda de quoi il était lui-même le cœur.

C'est lors d'un de ces moments de réflexion, bien que le lien soit plus qu’intangible, que lui était venu presque naturellement un nom d'emprunt à son compagnon sourissesque, Trompette... Il trouvait que ça sonnait bien.

Il avait pris l'habitude de lui parler de fromage, de grandes rivières de Gouda et guettait ses grattements. Elle ne le trahirait jamais se disait-il.

De temps en temps, alors qu'il marchait, des voix diffuses se faisaient entendre et raisonnaient dans ce monde, elles lui étaient presque familières. Une fois et une seule des hirondelles passèrent au-dessus de sa tête, deux oiseaux bleus aux longs cous bruyants qui chantaient des lettres beiges. Peut-être avaient-ce été des outardes finalement. Il faisait un piètre ornithologue.

— C'est bizarre de voir comme les oiseaux savent où ils vont quand j'ignore encore où nous allons dit-il à Trompette. Suis-je moins intelligent qu'eux ? Devant l'absence de réponse de son compagnon l'inspecteur s'était décidé pour cette fois, à suivre les volatiles.
Le reste du temps les cieux étaient vides, complètement, pas un nuage, rien. Cage songea qu’il ne pouvait rien en accoucher de bon mais cela faisait partie de ces sensations inexpugnables autant qu’inexplicables.

Au-dessous de lui, le sol, liquide et translucide lui permettait parfois d'entrapercevoir des poissons mais ils restaient hors de sa portée, vaguement intrigué par ses pieds, faisaient quelques cercles prudents puis repartaient à leurs décors d’algues qui formaient de longs filaments ocres.

A l’aube du 9e ou 10e mois donc, alors que la rive ne s’était pas approchée d’un pas, une île avait surgi de l’eau. Littéralement... et juste sous ses pieds ! La brusque élévation lui avait arraché un cri de stupeur alors que de hautes falaises violettes se dressaient et ne cessaient de croître et que la terre continuait d’émerger de partout.

Malgré une bonne frayeur l’inspecteur était resté debout, enfin plus oui moins. Il se remit d’aplomb et s’apprêta à partir à l’exploration de cette étrange formation.

Des arbres couvraient la quasi-totalité de son relief mis à part l’endroit précis où il se trouvait. C’étaient des pommiers aux fruits rouges mais rares, qui ne portaient pas de feuilles. Leurs troncs noirs tordus d’étranges façons suintaient par endroit d’une sève blanchâtre. Leurs branches s’étaient sans doute élevées vers le ciel pour autre chose que la lumière mais cela devait être de l’ordre du mystère végétal. Par endroit leurs branches, extrêmement fragiles fusionnaient même ce qui rendait tout déplacement extrêmement délicats.
Parmi eux, regardant la mer, de dos, se trouvait la femme de sa vision. Sa peau diaphane, nue se détachait de leurs lignes ébène. Elle était assise et à ses côtés une jarre contenait les précieux fruits rouges.
L’inspecteur Cage s’approcha en faisant attention de ne pas casser de branche sur son passage. Il dut se baisser à de multiples reprises sous les griffes sombres des végétaux qui l’entouraient. Alors qu’il était encore à quelques mètres d’elle sa voix s’éleva. Elle était hautaine, amusée et douce à la fois.

— Vous voilà mon enfant, je vous attendais. Peut-être êtes-vous le porteur d’amour que j’attendais. Je recherche quelqu’un et je risque bien de lui faire perdre la tête.

Elle s’était redressée et lui faisait désormais face. Son visage était encadré par de longs cheveux d’or blanc ondulés. Ses traits étaient délicats, emprunts d’une noblesse et d’un magnétisme qui attiraient et toute à la fois faisaient craindre un irrépressible danger. Elle était enceinte mais rien ne devait pouvoir ni masquer ni marquer son indicible beauté. Sa peau laiteuse était seulement couverte aux poignets de deux anneaux de cuivres qui représentaient l’Ouroboros, et autour de son cou d’un fin médaillon d’or orné d’un motif solaire.

— Vous saviez que j’allais venir ? Il crut bon d’ajouter. « Je vous demande d’ailleurs pardon pour l’oubli de mes chaussures et non… je ne viens pas par Amour mais pour Affaires»

— Nous verrons bien ! Les iris bleus glacées s’amusèrent de lui, Oui je savais que vous viendriez, Vous finissez toujours tous par passer ici n’est-ce pas. Et puis vous avez rencontré mon Père je crois, pas que je lui ressemble il est vrai…

Cage prit garde de ne pas croiser trop longtemps ses yeux pour ne pas éprouver le sentiment de continuum sans fin de sa vision.

— Inti ?… demanda-t-il

— Celui-là ou un autre nom. La femme ou quoi qu’elle fut fit un geste évasif de la main.

L’inspecteur trembla en pensant qu’elle pouvait être la fille de ce monstre.

— Il a tué un collègue et j’enquête sur un meurtre, il sera de toutes façons traîné devant les tribunaux, je tenais à ce que vous le sachiez

— C’est chose faite dirait-on. Il est bien difficile d’échapper à son héritage. Que j’abhorre ce mot. Elle s’était penchée pour ramasser une pomme dans son amphore. En voulez-vous une ? J’en offre à tous ceux qui viennent me voir. Jusqu’au jour où je trouverai son geôlier… Elle laissa sa phrase en suspend et ses yeux se chargèrent d’une étrange lueur.

Cage eut envie de refuser. Cette femme lui inspirait de moins en moins confiance, surtout si elle était liée à celui qui avait probablement tué ou fait tuer Andrews et s’apprêtait à le dévorer. Pourtant il se devait de se montrer conciliant s’il voulait en apprendre davantage.

Il accepta le fruit. Trompette aurait sans doute préféré du fromage songea-t-il.

— Je suis venu pour trouver le corps d’une victime. Peut-être pourriez-vous me dire où elle se trouve et vous ne serez pas retenue par la justice pour les charges que je porterai contre votre Père. Tout dépend de vous. Je vous rappelle que toute entrave à …

Elle le coupa « Vous voulez arrêter un Dieu ? » Une calme ironie éclaira son visage. Et bien je vous souhaite bien du courage.

— Si c'est nécessaire je le ferai. Il n’y a pas de traitement de faveur et je vous rappelle que j’appartiens au R.R.A organisme agréé s’il en est. Il sera poursuivi pour le meurtre d'Andrews et celui des têtards. Nul n'échappe à la Loi. Les Tisseurs l’expurgeront en zone grise et j’y veillerai personnellement.

L’inspecteur croqua à pleines dents dans le fruit pour ponctuer sa tirade. Le goût ne correspondait à rien de commun, savoureux au départ, il en reprit même plusieurs bouchées puis des émotions, des images, des textures suivirent, c’était comme dévorer la quintessence d’une vie. Un goût âcre et écœurant le submergea soudain, un goût de mort et de poison…Un pépin s’accrocha à son palais, s’y incrusta tel un parasite.

— Qu’est-ce que c’est, il tenta de recracher ce qu’il put mais ne parvint pas à déloger la graine qui s'était fichée en lui. Ça lui faisait un mal de chien et ça s'incrustait entre chaque pensée.

— La vie. La femme croqua elle aussi dans un fruit rouge, juste la vie. Elle souriait de le voir ainsi grimacer.

L’inspecteur Cage se força à garder son calme et jeta le reste de pomme au loin.

— Trêve de plaisanterie ! Je suis venu pour ce corps , et vous avez intérêt à coopérer. Je sais que vous êtes liée à tout ça alors… Où est-il ?

— Où vous êtes répondit la femme avec le même air amusé.

— Où je suis vous voulez dire où je me trouve, c’est enterré, n’est-ce pas ?

— Où vous êtes Andrews, ça me semble assez clair, vous saviez que les Incas enterraient vivant l’un des leurs, généralement un enfant pour se prémunir des tremblements de terre, en brûlait un pour se garder du feu et de la colère du soleil, et ainsi de suite… curieuses pratiques, n’est-ce pas…

Elle se resservit une nouvelle pomme ponctuant sa tirade d’un éclat de rire. Ils sont fous ces incas…

— Andrews c'est le nom de mon collègue. Moi c’est Cage. Je vais crever, creuser ici se reprit-il et quand j’aurais trouvé ce que je suis venu chercher, car je vais le trouver, vous aurez qu’à me suivre !

La fine couche de cendre qui recouvrait l’île disparut laissant place à une nouvelle vision d’horreur. Au pied de chaque arbre que portait la terre insulaire et que l'inspecteur avait dégagé, se trouvait un crâne dans lequel chacun prenait racine. Ces dernières avaient fait éclater l'os et s'étaient engouffrées dans toutes les cavités de leur gangue osseuse. Il y en avait partout de ces gaines cadavériques à l’exception d’où il se trouvait. Le corps qu’il recherchait n’était pas là. Il creusa plus profond mais ne trouva toujours rien.

— Un centimètre par an, et ça ne donne pas toujours des fruits, c’est beaucoup de travail. Elle mordait dans une pomme en le regardant travailler. Insensible à la scène macabre qui s'étendait autour d'elle, la femme continua son monologue. « En plus ils ont souvent les cheveux longs, vous saviez que ça continuait à pousser après la mort ? Je trouve ça tout fait négligé, non mais c'est du travail... »

L’inspecteur Cage s’apprêta à lui dire ce qu’il pensait quand leurs regards se croisèrent. Il ne put éviter les yeux de glace et déjà leur tourbillon commençait à l’aspirer…Il voulut lui dire que ça ne se passerait pas comme ça, qu’on ne pouvait pas se défiler de la justice mais ses propos n’eurent pas le temps d’être formulés. Un rire moqueur l'accompagna… Il tenta de se rattraper tant bien que mal à une branche, n’importe quoi, eut même l’impression de saisir quelque chose, de l’entraîner avec lui, mais le bleu torrent l’envahit complètement et il céda. Le rire s'était tu.

Il sentit le continuum immense l’emporter dans d’autres yeux, puis d’autres yeux encore. A chaque échange de regard il passait dans un autre corps. Un homme au milieu d’un champ en friche, une femme armée, un chien, une daphnie, un oiseau, un requin, une mouche, tout défilait et à chaque échange il perdait un peu de son humanité. Il pensait être définitivement perdu quand soudain un visage connu apparut, le sien, il s'agrippa à cette image, à celui qu’il était et à l’hôte qui la lui portait, comme à une bouée. Il ne sut comment il réussit finalement à passer, à s’extirper du tourbillon mais il émergea dans ce nouveau corps qui regardait un autre « lui ».

Dans sa main il sentit un objet bizarre, rond, y découvrit le médaillon solaire de la femme, dont la chaîne avait été rompue. Comment il s’était retrouvé là il ne put se l’expliquer. Pas plus que la présence de Trompette dans ce nouveau corps ou cette satanée graine dans sa bouche.

Préférant se focaliser sur l’instant présent il prit quelques secondes pour se remettre. Passés ses premiers moments de désorientation il préféra s'assurer de l'authenticité de son double qui continuait de le fixer, comme dans l'attente d'un signal de départ.

— Vous êtes l’inspecteur Cage ?

L’autre lui répondit que oui, retira son couvre-chef et lui serra la main

Ça y était. Il se souvenait parfaitement de tout, il se trouvait à la place d'Andrews et était visiblement revenu à son point de départ... les implications de cet état de fait et le corps d'Andrews carbonisé dans un plateau repas quelques temps plus tard lui revinrent également assez vite en mémoire.

C’était aussi inquiétant que possiblement miraculeux. Il pouvait peut-être sauver son collègue et progresser dans son enquête mais il aller falloir la jouer serré.

L'inspecteur Cage préféra pour le moment s'en remettre à ce dont il se souvenait de leur première conversation. Il agirait en temps voulu.

Il invita donc son double à le suivre dans la pièce du meurtre.
— C’est par ici, suivez-moi.




***



Lorsqu'il traversa le hall les visages de la salle d'attente, du moins ce qu'il avait pris pour des visages dans un premier temps, se tournèrent vers eux. Leurs traits n’étaient pas flous, et malgré la distance qui les séparait, il distingua nettement ceux de Chauveyas, les mêmes que lors du banquet de l’Inti. Il sentit les multiples yeux vides, globes blancs crayeux, qu’il aurait juré aveugles se poser sur lui. Leur peau d’ombre, et leur faciès de chiroptère restaient immobiles à les fixer derrière la paroi de verre de la salle. Au milieu de leur groupe dont le nombre fluctuait selon des lois inconnues, se trouvait un autre membre du R.R.A qui désignait, comme au ralenti, Cage et son autre « lui ». Ne se rendait-il pas compte qu’il était cerné par ces créatures inhumaines ?

L’inspecteur serra son flingue.

Son autre « lui », sentant probablement sa tension monter, lui demanda qui ils étaient. Il préféra ne pas répondre et haussa les épaules. Il fallait rester dans son rôle. L’inspecteur présageait le pire pour la suite tentant de se rassurer vainement en se disant qu'il avait déjà vécu cette scène. Pourtant cela ne suffisait pas le moins du monde

Si l’Inti avait envoyé ses séides pour le récupérer, le finish en plateau repas n'était probablement pas loin.

Pas glop, non pas glop du tout.

Pressé de quitter ce lieu il entraîna son vis-à-vis dans la pièce où s’était tenu l’homicide. Elle était pareille à son souvenir. La suite fut une banalité de redites à laquelle il se tint scrupuleusement sans pouvoir y trouver de nouveaux indices ni un quelconque plaisir d’ailleurs. Les conclusions étaient les mêmes : trouver la pièce 413, trouver le corps, prouver le meurtre, auxquels l'inspecteur ajoutait maintenant ne pas se faire tuer et ne pas finir dévoré, vaste programme.

Lui et son double prirent l'ascenseur. Il savait que la porte s'ouvrirait sur la file d'attente. Ses pensées ne cessaient d'aller et venir, des Chauveyas qui devaient s'y trouver et probablement l'attendre, à l'Inti dévoreur.

Alors que la porte s'apprêtait à s'ouvrir il demanda à l'autre Cage s'il portait bien son arme. Le calme et la candeur de son double le mettaient sur les nerfs. Ils se serrèrent la main. L'inspecteur y voyait comme un signe d'adieu.

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent, c'était l'instant de vérité.

Elles étaient bien là, attroupées face à la porte, les créatures, leurs mâchoires lugubres, dégoûtant d’ombre, tournées vers l'inspecteur et son double. Aucune d’elles n'attaqua pourtant. Leurs longs corps noirs démesurés les toisaient, immobiles, donnant à l’inspecteur et son double des airs de ridicules insectes au milieu des géants. Leurs yeux globuleux ne cessaient de les examiner alors que tout aurait pu laisser croire qu’ils étaient aveugles. Des séries de paroles inaudibles agitaient en tous cas leurs abjectes mandibules. Que se disaient-elles ? Que voulaient-elles ? L'inspecteur ne put détacher son regard des immenses griffes d’ombre qui terminaient leurs membres préhensiles. Pas rassurant, pas rassurant du tout... Pour seule parure ces créatures portaient des pagnes pourpres et à même la peau des glyphes de craie qui couraient et formaient un intricat de croix, étoiles, ronds, épées, croissants, et divers symboles mayas qui se commuaient en formes psychédéliques. Autour d’elles tourbillonnaient de minuscules organismes pareils à quelques planctons lumineux qui flottaient dans l’air, s’échappaient de leurs gueules, et dont les immenses créatures étaient visiblement les hôtes.

Ok, bon et là maintenant je vais leur serrer la main ?

Le double de Cage faisait complètement fi de leurs présence et s’avança au milieu des horreurs noires comme si de rien était. L’inspecteur se rappela qu’il ne les avait lui-même pas remarquées lors de sa première venue. Il avait cru à des humains.

Malgré ses craintes, l'inspecteur se décida à suivre son acolyte et se mit à répondre par un signe d'assentiment à tout ce qu’il lui racontait. Il se cantonnait à regarder ses pieds le plus souvent possible pour ne pas croiser le regard vide des êtres qui les dominaient. Peut-être qu’en ne les provoquant pas…

Auprès d’un distributeur, le double de Cage se saisit de tickets de passage, tendant son bras au travers de la masse sombre d’un Chauveyas. Il y passa comme au travers d’un ridicule écran de fumée et ressortit intact tenant les deux bouts de papier, en tendant un à Cage et gardant le second.

Sur le sien était marqué « Aujourd’hui ». L’inspecteur le fourra dans sa poche en maugréant quelque chose qui se perdit dans les limbes.

Suivit une marche qui lui parut sans fin, Cage et son double avançant péniblement au milieu de la file de créatures. L'une d'elle qu’il avait baptisée la Concierge sans qu’il ne puisse s’en expliquer la raison, la peau couverte de glyphes rouges, qui représentaient des cercles concentriques, ne cessa de leur faire face tout au long de leur avancée. Elle était accompagnée d'une seconde monstruosité, plus petite qu’elle. L’une et l’autre semblaient entretenir une conversation muette, que l'inspecteur n'imagina que sur la façon de les occire.

Point positif. Ces créatures, elles comprises, craignaient apparemment le médaillon. L'inspecteur qui s’en était aperçu, ne manquait pas de le brandir devant celles qui se montraient les plus menaçantes. Leurs yeux blafards fixaient alors sa main fermée et se reculaient, faisant claquer leurs mandibules en d’affreux craquements d’os. Son pistolet par contre ne les inquiétait pas le moins du monde ce qui n’était pas pour le rassurer.

Au cours de leur avancée, Cage et son double entendirent un bruit de lutte derrière eux et un coup de feu, suivi d'une série d'autres. Peut-être était-ce l'homme qu'ils avaient vu les désigner tout à l'heure. Cage préféra ne pas se retourner une seule seconde. Imaginer ces monstres dans son dos était déjà insupportable.

Le guichet apparut enfin. Au moins étaient-ils toujours en vie.

Alors que son double s’adressait à l’hôtesse, les créatures qui les encerclaient à présent avaient resserré leurs rangs. L'autre "lui" se saisit des deux feuillets verts dans la machine, mâchonna sa moitié et lui tendit la sienne.

L'inspecteur se garda d'en faire autant. Il était persuadé que c'était l’information qu’avait eu Andrews qui lui avait certainement été fatale, le jetant entre les griffes de l’Inti. Il ne ferait pas cette erreur. Il fourra le morceau de gum dans une de ses poches. Personne ne l’aurait si facilement.

Alors que son "lui" d'avant se métamorphosait, sa peau violacée adoptant peu à peu la forme d’un batracien, l'inspecteur continua d'user du médaillon pour maintenir tant bien que mal les Chauveyas à distance.


Au moins ces créatures n'attaquaient-elles pas vraiment se contentant d'approcher et de reculer quand il le brandissait vers elles.

Il en était là lorsqu'il remarqua la clé sur le cuir sombre d'une des chaussures de son compagnon maintenant presque totalement métamorphosé. Il ne savait pas comment elle avait atterri là mais une chose était sûre, avec la clé peut-être trouverait-il une sortie à tout cela.

Le lieutenant-capitaine rangea son pistolet qui lui avait été jusque-là de peu d’utilité, se pencha pour récupérer l’objet et en profita pour se chausser tant bien que mal, essayant ce faisant de ne pas perdre de vue les Chauveyas.

La clé scintilla un bref instant dans sa main et les paroles jusque là muettes des Cauchemars sonnèrent clairement dans son esprit. Ils ne cessaient de répéter « Mort ! Mort ! Mort ! Mort ! Mort ! » Leurs intonations étaient aussi chargées de ténèbres que leurs corps.

« Pas vraiment engageant… »

Son lui « grenouille » bondit et se dissipa dans l'éther laissant le nouveau Cage aux allures d'Andrews, seul, face aux multiples yeux morts.

C’était bien beau d’entendre leurs paroles mais un autre pouvoir pour cette clé aurait certainement été le bienvenu se tança-t-il. Il la rangea dans une de ses poches et reprit son pistolet. Il allait falloir qu'il se replie au plus vite vers l'ascenseur. Cette fois les Chauveyas commençaient à bouger leurs membres d'une façon peu engageante et vue leur litanie, Cage doutait que ce soit à des fins amicales.




***



Le lieutenant-capitaine visa la créature aux glyphes rouges avec son An XIII. Peut-être qu'en supprimant leur possible chef de meute, cela disperserait les autres. Une détonation sourde emplit l'air alors que le projectile venait frapper le thorax de la Bête pour y laisser un trou béant. Son corps grésilla d'énergie et elle s'effondra. Il faillit savourer sa victoire, mais déjà la plaie commençait à se refermer et la créature à se redresser.

Ça n'avait visiblement eu aucun effet… à part peut-être celui de les énerver toutes. Les créatures remuaient maintenant dangereusement leurs longues griffes noires.

Esquivant du mieux qu’il put l'inspecteur tira sans discontinuer, aidé en cela par la taille massive des monstres. Il se fraya un passage au milieu des corps qui s’effondraient, les enjambant avant qu’ils ne se redressent. Les coups de feu se succédèrent encore et encore... Il progressa ainsi tirant-rechargeant-avançant et tirant encore perdant toute notion du temps.

Lorsqu’il parvint à l'ascenseur il ne savait pas si cela avait duré deux siècles ou quelques secondes. Dans toute la salle qu'il avait traversée flottait une odeur de poudre et les détonations continuelles de son An XIII l'avaient quasiment rendu sourd.

L'inspecteur appuya sur le bouton d'appel. Le signal d’ouverture retentit au milieu de la litanie de « Mort ! » qui tonnait de partout derrière lui alors que les monstres se redressaient. Cage s'y engouffra dès l'ouverture des portes. Il vit une immense patte sombre s’abattre où il se tenait quelques secondes plus tôt. Les portes se refermèrent à temps laissant entendre derrière elles de sinistres bruits de griffes contre leurs battants. L’une d’elle traversa l'acier et y laissa une balafre par laquelle les yeux vides des Chauveyas scrutèrent l'inspecteur. Il y reconnut les traits monstrueux couverts de glyphes rouges de la Concierge Chyroptérique.

Nouveau signal sonore et l’ascenseur se mit à descendre. Alors que les étages se succédaient et qu’il savourait sa sécurité relative une douleur fulgurante lui traversa la mâchoire.

« Qu'ech-que-c'estqueche ?… » Il passa un doigt dans sa bouche et suivit le haut de son palais qui l’élançait. A l’intérieur de petites excroissances rêches avaient poussé.

Il tira sur l’une d’elle et un long filament cassant de près d’un demi-pouce vint entre ses doigts, accompagné d’un goût de sang et d’une douleur plus vive encore. Au prix d’intenses souffrances, fouaillant et tirant dessus du bout des doigts, la chose entière finit par venir. Il tenait ce qui ressemblait à une fibre ligneuse noire et sanguinolente.

Une satanée racine oui….


L’inspecteur eut la nausée en imaginant la chose parasitoïde lui pousser dans la tête.

Tout cela venait de ce fruit que la femme lui avait donné. Un nouvel élancement atroce lui vrilla les tympans. Ça faisait un mal de chien. Ça…

Une nouvelle douleur l’inonda complètement, plus vive encore que la précédente. Sa vision s’obscurcit, il vit des étoiles, tenta de se retenir mais bascula.

Lorsqu’il se réveilla il n’était plus dans l’ascenseur mais dans une baignoire. Plus précisément dans celle de la pièce du meurtre. La migraine atroce ne l’avait pas quitté, des élancements terribles lui donnaient l’impression que son crâne allait exploser. Il avait envie de hurler, s’arracher la peau. Derrière la porte du fond, il entendait les Chauveyas. Leur litanie ne s’était pas tue. Ils étaient arrivés jusque-là. Ils ne le laisseraient donc jamais…

Détournant le regard, il vit sur le mur, au niveau de ses yeux, l’étrange tache claire qu’il avait remarquée lors de son enquête. Au milieu des assauts que lui faisait subir ce qui couvait sous son crâne, un éclair de raison le traversa.

Était-ce possible que…

Le médaillon toujours dans la main, tremblant, luttant pour ne pas s’évanouir à nouveau, l’inspecteur Cage approcha l’ovale fin du bijou de la surface claire. Leurs diamètres coïncidaient parfaitement. Il souhaitait que cela mette fin à l’enquête, trouver ce corps et en finir avec tout ça. A peine eut-il posé l’objet sur le crépi grisâtre que le mur donna l’impression de se dématérialiser. Il devint translucide et derrière sa forme vaporeuse Cage aperçut la pupille immense de l’Inti qui l’observait. Le mur reparut, mais là où s’était posé l’objet une lame de chaleur se propagea. Le médaillon disparut dans l’enfer brûlant qui jaillissait de ce lien intangible avec une autre réalité. L’inspecteur n’eut pas le temps de s’écarter du brasier. Il sentit sa peau s’enflammer, fondre, le feu grimper sur lui comme un million de crocs ardents qui l’écorchaient vif. Il avait cru souffrir mais ce n’était rien comparé à ça. Tout disparut, tout brûla. Lui compris. A peine eut-il la sensation de voir entrer les cauchemars, la Concierge chyroptérique devant eux, au milieu des flammes, le soulever de la baignoire et lui trancher la tête. Les ténèbres, le silence et puis…




***



Cette fin était vraiment pourrie se dit Jack, pas que la fin remarque ! Au fond de sa baignoire il entendait les ultimes soubresauts de son monde. Les fondations de l’immeuble tremblaient ainsi que l’Inti grondait dans cette pauvre histoire. Il avait l’impression qu’un Dieu cynique jouait avec son terrarium urbain, sa mini-fourmilière du 58 Algercity road, 4e étage appartement 19D et lui dans un mini-tunnel avec ses mini-espoirs et ses mini petites mains, tagger les maxi doigts de pied maxi indifférents du divin. Allait-il sortir en criant pour lever ses mandibules vers le ciel. Non, probablement pas. Pour lui le feu sacré de l’écriture était passé, l’eau était devenue froide. Le monde allait s’écrouler, s'avachir, au mieux petite bouse d'histoire figerait l'humanité et son incompréhension à ce stade débile ou ultime de son évolution. La petite mouche bleue tournant toujours autour de son ampoule 50 watt. Bzzz Bzzz et Pshittt ! Voilà et personne pour vendre du dentifrice ou lui offrir un prospectus jetable sur le cholestérol ou le silicone à moitié prix. Peut-être que les prochains résidents balaieraient tout ça d’un heurk bien senti. Allez ! Juste à tourner en rond comme si de rien n’était dans un appart qui résumait à peu près la finalité de tout. Quelques posters, quelques attrape-poussière-nigauds, quelques vides. Du reste, cultiver l’inaction à l’échelle planétaire et attendre de voir une chèvre accoucher d’une poule pour mille et une bonnes raisons. Tourner, tourner et tourner encore dans son esprit ou ailleurs…

C’était le dernier jour et alors ? Dieu n'était pas sorti en costard pour serrer la main des figurants.

Il planait dans la pièce une odeur de tabac froid et de moisi. Les feuilles de papier gondolées d’humidité traînaient tout autour de la baignoire. Ça ne ressemblait à rien ou peut-être un peu trop à sa vie. Un réalisme pas ultime pour un sou l’envahit alors qu’il s’extrayait de la bassine préférant ne plus les regarder. Un Jack Daniel’s et pas qu’un l’attendait dans l'autre pièce. Il faillit se vautrer en glissant sur la surface humide de sa salle de bain en sortant. « Allô les urgences, oui c’est Jack je sais que c’est la fin du monde mais j’ai été victime d’un bête accident domestique et je souffre.» Ahah.

La moitié de son histoire était partie en tache d’encre (d'autres auraient dit sucette) dans laquelle il ne voyait plus que sa psychologie à deux balles. Le reste était posé en vrac autour de la baignoire. Il avait foutu sans faire gaffe un pied sur un tas de feuillets en cherchant en vain une serviette. P**** !

Ouais. Un petit pas pour Jack, un pas de plus pour l’humanité. Vers l'oubli de son histoire, vers son salon crade et une bonne biture, voilà où se dirigeait l’avenir de l’homme présentement. Au fond c'était égal. Même pas le temps de graver sur sa tombe level 14 à Fatal Fury 3. Cette époque serait le tombeau des imbéciles, et donc le sien, tout ça se tenait. Hmpf.

Jack s’était calé dans son canapé, avait débouché une bouteille de Sky de synthèse et commençait à boire depuis un p'tit moment au goulot quand l’impossible survint entravant là sa déperdition mentale.

On frappait à la porte. Bon il n’était probablement pas seul dans l’univers. Il ne savait pas vraiment si c’était une bonne ou une mauvaise nouvelle.

Il laissa couler, le sky et reste et tomba dans une sorte de rêve brouillasseux pas forcément désagréable. Il voyait ses bras en six exemplaires. Il s’imagina dans son histoire, une pipe à la bouche, la fumée rose s’échappant du foyer, ça vaudrait mieux que la zone blanche du papier et que son pseudo talent d’écrivain raté posé dessus.

Bientôt son appart’ fut rempli de vapeurs bleues qui s’élevaient au-dessus du sol, il imagina son chat-chien « libre-à-vous » aller et venir, porté par sa transe.

Lorsqu’il se réveilla de son trip il était de nouveau dans sa baignoire, le front collé contre le crépi grisâtre. Un mégot de sa clope lui avait brûlé le bide, la bouche pâteuse. La fumée lui piquait les yeux. Une femme se trouvait juste en face de lui.

Elle le secouait sans ménagement.

Ça donnait à peu près…Ja… Porte ouverte… entrée… … urgent… ence...

Elle avait un tatouage de grenouille sur l’épaule droite, de beaux yeux de ce qu’il lui parut. L'idée de la connaître.

Vous voulez me faire … me faire brûllller et ma couper la têteuu ? Je ne mange…mangerai pas de pommes ça non, pas de pommes, parce que piouf dans la tête, ça non pas de pooooommmes… et puis marre deeeees gronouille…

La femme ouvrit l’eau froide. Avait-elle dit « Jaa.. pas cette maintenant, besoin... toi ». Impossible à dire. Jack se laissa porter par le nouveau bateau cotonneux qui l’emportait vers son histoire. Il fallait bien lui trouver une fin. Où en était-il déjà ? Ah oui. Cage mort dans sa baignoire, brûlé vif qui enquêtait probablement sur sa propre mort ou pas…

Oui alors bon, la suite. Oui une bonne suite… hmm.

Alors…

Ce passage ne fut en fait jamais écrit.

Les créatures hybrides s’en retournèrent aux limbes, peut-être pour y rapporter leur sinistre forfait. Ne resta bientôt plus dans pièce dans laquelle le feu avait sévi, qu’un nuage de cendre blanche qui retombait lentement et le corps carbonisé de Cage. Au milieu des flocons, une frêle silhouette passa le seuil de la porte, s’agenouilla auprès de sa dépouille, éparpilla les résidus de combustion pour se saisir d’un minuscule objet, la clé. Elle ouvrit la boîte noire qu’était le corps de l’inspecteur en la logeant dans une minuscule encoche pratiquée dans son dos. La serrure déverrouillée, elle écarta la plaque de zinc, se saisit de Trompette qui s’y trouvait toujours, vivante, malgré l’incendie qui avait détruit son hôte. La petite souris albinos vint se blottir sur l’épaule de cette nouvelle et opportune maîtresse. Celle-ci se saisit également de la tête du décapité ainsi que de son arme et s’en retourna.

Bientôt, elle le savait, les créatures de la nuit reviendraient emporter le reste du corps pour l’offrir en pitance à l’Inti. Elle ne les croiserait pas. Sa silhouette se fit de moins en moins distincte jusqu’à disparaître totalement laissant derrière elle la pluie de cendre continuer à tomber.




***



Elle n'en crut pas ses yeux.

Celle qu’on avait baptisé Trompette se métamorphosa peu à peu. La jeune femme à la chevelure jais et aux yeux rouges avait peu à peu perdu la toison blanche qui la recouvrait. Elle se réveilla alitée dans un étrange décor. Où suis-je ? murmura-t-elle encore faiblement.

En sécurité. Les yeux bleus de celle qui l’avait secourue la regardaient calmement. Elle posa sa main douce sur son front.

— Tu étais enfermée dans le corps de quelqu’un, je suis venue te libérer.

— Je… Je vous remercie.

C’était la femme que Cage avait rencontré sur l’île mais elle ne portait pas de médaillon. Celle qu’on avait surnommé Trompette l’observa. Elle était entourée de deux oiseaux bleus, les Outardes (ou était-ce des hirondelles). Par terre un grand livre fermé d’une chaîne noire servait de cale à un des pieds d’un canapé d’angle près d’un vieux guéridon. Dans un large bocal qui le surplombait, une grenouille violette bondissait de ci-und-de-là derrière la vitre et les observait par instant du fond de son vivarium.

Suivant son regard sa sauveuse lui dit, parlant de la grenouille peut-être. Elle deviendra si grande qu'on y verra une île...

Mais son regard s'était déjà porté vers plus étrange encore. Des algues et des poissons les entouraient, elles étaient sous l'eau. Au-dessus de leurs têtes se trouvait une surface miroitante où de multiples vagues allaient et venaient au rythme des courants...

— Alors… alors c’est ça aujourd’hui.

La femme lui sourit

— Aujourd’hui, demain, hier et peut-être tous les autres si tu le veux…

— Je… Je ne sais pas comment vous vous appelez.

— Mdjwn, c’est un peu compliqué à prononcer je l’admets, pour ce monde. Appelle-moi Tiamat si tu veux.

— Vous faisiez peur à l’inspecteur.

— Je fais peur à beaucoup. Elle s’approcha de la jeune femme et l’embrassa du bout des lèvres. Celle-ci se laissa faire, d’abord peut-être parce que cette inconnue l’avait sauvée et puis bien qu’elle se le cacha au départ, intriguée et attirée par son magnétisme. En tous cas, de l’effleurement de leurs bouches elle eut l’impression d’y saisir un nouveau souffle, c’était doux, c’était étrange, bon aussi, salvateur. Au fond d’elle une chose venait de se mettre en place, une pièce qu’elle ne connaissait pas mais qui venait se positionner juste où elle devait aller. Elle avait peur d’y croire, beaucoup.

— Je… Je… je ne vous connais pas mais je vous aime. Elle ne savait pas si c’était le bon mot, elle en savait si peu, mais c’était ce que la brusque chaleur et le bien-être qui lui venait d’être avec elle, lui donnait à entendre au plus profond. La musique de ses mots, la vérité qu’elle portait. Sa folie sans doute, ses yeux bleus si étranges, s’inventait-elle ses promesses ? Ils recélaient pour elle tant de mondes inconnus, tant de beautés fragiles, impalpables, fugaces. Elle qui avait si longtemps tourné en rond pour quelqu’un d’autre, ce Jack, qui ne cessait de parler de lui.

— Je vous aime murmura-t-elle

— Oui, je vous aime. Peut-être n’est-ce qu’un Rêve mais je danserai pour vous, vous imaginant et vous imaginant encore ainsi que vous êtes.

L’autre femme sourit suivant la courbe de ses cils, de son nez, de son menton, du bout des doigts.

L'échappée n’osait pas vraiment y croire, ne le pouvait pas.

Tiamat s'assit sur le bord du lit et la jeune femme se redressa pour venir se blottir près d'elle. L’une et l’autre se redressèrent, se serrèrent tendrement puis, près du lit dansèrent. Finies les roues, finies les taules finie Trompette !

— Bonjour Ea.

A mesure qu’elles vibraient unies par le même moment de complicité, muettes, bercées de leurs seules respirations, au rythme de leurs pas, la jeune femme sentit le ventre de sa compagne se faire plus rond et venir frôler le sien.

C’est un monde que je t’offre, lui dit-elle.

Un sourire éclaira son visage alors que la nouvelle Ea posait sa main sur la peau douce de son aimée.




***



Lorsqu’il émergea péniblement Jack crut voir en face de lui les chauves-souris hybrides. Pas… pas encore… Il y en avait partout. L’une d’elle parée d’une robe rouge à fleurs blanches s’approcha. Il se renfonça dans la baignoire. Il la vit soudain le surplomber. Elle lui enfila quelque chose sur la tête, il tenta de se débattre mais d’autres arrivaient de partout. Il ne put pas résister longtemps et bientôt tout devint noir. Lorsqu’il se réveilla un truc lui enserrait le visage. Il sentit des doigts dans son dos défaire ce qui le faisait respirer difficilement. C’était un masque, pas une tête de Chauveyas, un masque noir des forces spéciales du RRAC avec filtre à gaz intégré. Su… suuzie ?

Le visage qui le surplombait et qui venait de se défaire de son respirateur était celui de son ex. Elle le regardait avec un mélange d’inquiétude, de reproche et son éternel sourire en coin.

— Alors on se réveille enfin. Comme d’habitude on ne peut pas vraiment compter sur toi Jack. Je remarque.

— Que… Que s’est-il passé ?

— Un problème local, une éruption solaire qui a déplacé la voile nippone de son orbite de ce que j’ai cru comprendre. Ça a créé des disjonctions dans quelques quartiers qui n’étaient pas équipés de générateurs de secours et puis quelques ennuis sur les véhicules bas d’gamme. Ici il y a eu un feu, juste en dessous. Un disjoncteur qui a pété. Tu pourras remercier tes collocs pour la dop’ qu’ils stockaient. Tout a flambé en fumée bleue que tu as allègrement respirée, tu as dû te taper le trip du siècle.

— Hmm. J’ai cru que c’était la fin… La fin des temps je veux dire.

— Bah faudra attendre un peu mon coco. Je venais récupérer Diogène quand ça a pété. Je vois d’ailleurs qu’son cynisme a déteint sur toi, t’envisageais p’têtre de t’acheter une amphore ? Enfin j’espérais qu’elle te ferait revenir parmi nous, je vois que c’est raté. Enfin donc je venais la chercher quand y a eu du grabuge alors je me suis réfugiée ici en attendant que ça passe. Ah d’ailleurs je te présente Souris… Elle flatta une souris albinos blottie sur l’épaule.

— Ahh euh salut, tu, tu n’es pas enceinte ?


— T’es encore défoncé toi, non et si c’est une manière de me demander si je suis de nouveau avec quelqu’un et bien quand les idéaux donneront naissance à autre chose que des partis politiques, on verra. C’est dommage que tu aies quitté le mouvement, enfin je te l’ai déjà dit, ajouta-t-elle.

Jack maugréa.

Les yeux bleus de son ancienne compagne ne le quittaient pas.

— Je t’ai apporté des pommes et des légumes, m’est avis que tu ne carburais pas au turbofruits depuis que je suis partie. Elle avisa les boîtes et le reste. Il suffit que je parte un peu pour que ce soit le vrai bordel ici. Félicitation.

— Non pas de pommes ! Jack avait pris un air horrifié devant le galbe du fruit rouge.

— Ah bin pas de pommes si tu veux. J’vais pas t’forcer. Ça m’en f’ra plus pour moi de toutes façons, j’ai récupéré ça chez un fermier des environs. Très coopératif. Un sourire prédateur anima ses traits fins. Je vais rester un bout ici. Des trucs à faire dans l’secteur. Le RRAC15 va sans doute agir bientôt et j’en serai probablement. Tu nous remercieras plus tard pour le coup de main, les autres sont partis.

Jack avait la bouche pâteuse, il tentait tant bien que mal de recoller les morceaux.

— J’ai rien d’mandé, j’en suis plus de toutes façons… lâchez moi ‘vec vos histoires. J’suis sûr que l’imam-président a déjà annoncé que c’était de l’ordre de la colère divine. Vous pouvez rien contre l’obscurantisme et quand on voit les flèches que vous traînez, non moi j’ai raccroché. Pour être honnête à la fin je suivais plus ton joli cul que tes idées…

— Très malin Himmel. Mais nous avons de nouveaux alliés, de nouveaux alliés très puissants, nous pouvons enfin changer les choses… Enfin tu me remercieras une autre fois de t’avoir sauvé je présume et peut-être aussi de sauver l’monde.

— J’ai rien d’mandé et le monde s’en fout. J'vais jouer à la grande loterie à la mode bonapartienne organisé par notre cher gouvernement et me casser sur Pluton.

— Ouais c’est ça. Quoi qu’il en soit je dors ici ce soir et je reste la semaine. J’vais mettre de l’ordre ici. Une chance pour toi que Diogène ait survécu. M’est avis pourtant que tu n’as pas dû t’en occuper des masses te connaissant.

Elle caressa à nouveau Souris.

— Je vais t’offrir le monde. Te souviens-tu je te l’ai promis. Le rongeur ferma les yeux en signe de satisfaction.

Il se passait un truc bizarre, un truc sérieusement bizarre se dit Jack et ce n’était pas juste le retour de Suzie.

La jeune femme quant à elle sentit une douleur lui traverser le ventre. Ses fichues règles peut-être, ça faisait longtemps qu'elle ne les avait pas eues. Elle fila aux toilettes.

Le temps passa. Jack s'approcha de son ordi et l'alluma.

Un filet carmin coula.

Une rose blanche rougie par le sang et dans le reste de l'immeuble chacun vit sa vie, s'ils savaient...

S'ils savaient il n'en dirait probablement rien.

Le sac de Suzie traînait dans un coin. Dessus un insigne étrange était fixé. Jack eut l'impression de la voir s'envoler. Il s'en approcha et en ouvrit la fermeture comme dans un rêve. Dedans une sphère ocre brillante englobait une capsule noire. Le tout était calé dans du polystyrène. Eole-C était gravé sur la surface du réceptacle.

Une sphère bactériatomique. Voilà l'allié dont Suzie parlait.

Il la déposa sur la moquette et leva sa chaussure au-dessus.


____________________________
☉ : Symbole solaire, symbole de la prise Jack et schéma d'une cellule
0 : Arab. phonétique trad. Merde !
1 : Arab. phonétique trad. Tout cela n'avait vraiment aucun sens
2 : Chanson des Spirales Mystiques - 2104 Tribute to Daria
3 : Bierfactor, la bière des Maures !
4 : Laser Teramobile - Travaux de l'équipe internationale (2010)
5 : Arab. phonétique trad. Il faut casser l'os pour avoir la moelle
6 : Tassili n'Ajjer est un massif montagneux situé au sud-est de l'Algérie
7 : extrait Des rats et des oiseaux, Mag-ich-nicht
8 : Jaguar en Quechua (langue inca)
9 : Grec signifiant "Vase rempli de liquide"
10 : Créatures Mayas appelées Chauveyas
11 : abréviation de : a.ge s.exe v.ille ?
12 : Traitement issu de la démocratisation de la thérapie génique et son utilisation à des fins connexes
13 : Uorg (Unité organique) = monnaie standard
14 : Rêve à la Réalité Absolue (R.R.A)
15 : Réseau RéACtionnaire
________________________________
nb mots : 16607

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Siklaris
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  Publié: 29 nov 2010 à 13:10
Modifié:  29 nov 2010 à 13:18 par Siklaris
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Ce n'est pas seulement génial, c'est le génie même. Merci pour ce trip. sans limites. Une entière liberté, un récit que l'on parcourt en dehors des lignes. Sincèrement, merci de m'avoir fait perdre pied avec ce qui n'est pas un texte mais une émotion : pulsionnelle et hors de tout. Bravo, tes mots ont battu le langage. Tu l'as dupé, ni plus, ni moins. Chapeau bas.

 
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