Tanné de la publicité? Devenez un membre privilège et dites adieu aux bannières!

LPDP - Page d'accueil
Devenez membre
Oublié M.Passe?
Compte privilège
Nouveau compte
Activer un compte
Oublié mot de passe?
Renvoyer code d'activation
Poèmes populaires
Hasards de l'équipe
Poèmes de l'année
Poèmes par thèmes
Publier un poème
Liste détaillée des sections
Poème au hasard
Poème au hasard avancé
Publications
Règlements
Liste des membres
Fils RSS
Foire aux questions
Contactez-nous
Chat
À Propos
::Poèmes::
Poèmes d'amour
Poèmes tristes
Poèmes d'amitié
Poèmes loufoques
Autres poèmes
Poèmes collectifs
Acrostiches
Poèmes par thèmes
::Textes::
Nouvelles littéraires
Contes d'horreur
Textes érotiques
Contes fantastiques
Lettres ouvertes
Citations personnelles
Textes d'opinion
Théâtre & Scénario
::Discussions::
Nouvelles
De tout et de rien
Aide aux utilisateurs
Boîte à suggestions
Journal
Le coin de la technique
::Images::
Album photo

Membre : 1
Invités : 26
Invisible : 0
Total : 27
· samamuse
13201 membres inscrits

Montréal: 25 jan 04:23:02
Paris: 25 jan 10:23:02
::Sélection du thème::
Ciel d'automne
Lime trash
Soleil levant



LPDP :: Nouvelles littéraires :: Kagacha - J. et ses premières moustaches Aller en bas de page Cacher le panneau de droite

Page : [1] :: Répondre
Gekkeikan
Impossible d'afficher l'image
Un sens interdit en somme ce n'est qu'un sens autorisé pris à l'envers.
   
Statut: Hors ligne
Visitez le site web de ce poète. Envoyez un message instantané à ce poète.
Statistiques de l'utilisateur
5 poèmes Liste
90 commentaires
Membre depuis
23 août 2016
Dernière connexion
13 octobre 2016
  Publié: 23 sept 2016 à 11:05
Modifié:  28 sept 2016 à 07:23 par Emme
Citer     Aller en bas de page

KAGACHA





1 SOUS LE BROUILLARD



La nuit avait été très froide. Nous étions en février et j'avais environ neuf mois : cela faisait donc à peu près sept mois que je résidais ici. Je me souviens de tous les habitants de cette maison : un joli logis avec autant de personnes que de nains dans Blanche-Neige. Tout n'était pas drôle là-bas, mais j'apportais du bonheur dans le cœur des enfants, et l'un de mes maîtres qui m'émut le plus était une toute petite fille. Je ne sais pas si elle aimerait que je raconte son enfance alors je me tais. Elle était cependant si douce et attentionnée envers moi ; elle me prenait dans ses bras et me faisait des tas de caresses, me câlinait avec ses mains si sensibles à l'amour ; et ses lèvres de fillette qui se posaient en pétales humides sur ma peau douce et soyeuse. J'étais un peu coquin, comme tous mes congénères, mais souvent bien sage, surtout entre ses bras ou blotti sur ses genoux. Je l'ai connue dès mon adoption.

C'était une journée ensoleillée, paisible, je me promenais au bord de la route, seul et perdu. J'étais complètement effrayé par ces énormes engins qui marchaient très bizarrement, avec quatre pattes comme moi, mais bien plus grandes et grosses ; et puis surtout elles ressemblaient à des pelotes de laines géantes, sauf qu'elles n'étaient ni sphériques ni facilement maniables, ni ne faisaient de bons jouets. Et le ronronnement de ces bestioles étaient étranges et bien moins mélodieux que le mien ! En plus, au-dessus de leurs grosses pattes striées ou lisses selon la vieillesse peut-être, ces animaux à deux pattes qu'on nomme humains avaient l'air d'être confortablement installés à l'intérieur des spécimens, qui, d'ailleurs, étaient de toutes les couleurs : aussi bien bleu que vert, rouge, jaune, blanc, noir... Ce qui m'intriguait était que l'animal, qu'il soit plus ou moins encombrant, ne se dirigeait pas lui-même : il était contrôlé par l'Homme ! Alors comment pouvait-il vivre, se nourrir et chasser ? C'était un grand mystère pour moi !
Je vagabondais dans les champs et en lisière du chemin de ces étranges bêtes à intelligence limitée. J'étais follement attiré par toutes ces pattes qui ne cessaient de tourner devant mes yeux, comme si elles m'appelaient pour venir jouer avec elles, ou qu'au contraire, elles me narguaient... Mais ce n'était pas tout ça ! J'avais faim, j'étais triste et perdu moi ! Ma maman, vous savez, m'avait abandonné ; c'est ce que j'ai cru en tout cas jusqu'à ce que des amis m'expliquent que ces bipèdes se mêlaient aussi de nos vies et de notre développement. J'étais un peu sceptique je l'avoue ; mais après tout, s'ils pouvaient nous offrir l'hospitalité et calmer la faim qui nous rongeait les boyaux, pourquoi pas risquer une rencontre ? Il fallait pourtant que je les choisisse avec soin : imaginez que je tombe sur des carnivores ou des individus en manque de fourrure ! Je serai fichu ! Et qui me pleurerait ?
Je gambadais, je gambadais, et je m'amusais avec tout ce qui me distrayait : les insectes qui voletaient, des papillons qui dansaient l'amour, et ces fleurs colorées qui me taquinaient la vue, et ces feuilles qui venaient faire une ronde devant mon nez, et ces brins d'herbe un peu hauts qui me chatouillaient les narines de ma truffe rosée ; et j'étais heureux et triste à la fois. Pourquoi m'avait-on abandonné ici ? N'étais-je pas aussi mignon que les autres ? Peut-être mes frères et sœurs avaient-ils connu le même sort ? Je détestais cette nouvelle espèce qui semblait être les rois. Mais ce jour-là, le soleil est venu me réveiller en douceur et m'a dit que ce serait un grand jour pour moi, que ma vie allait changer, et que je connaîtrais le bonheur à condition que je partage ma bonté avec eux. Il m'avait dit que les enfants de cette famille en avaient bien besoin, surtout la fillette. Je les attendais donc ; je ne savais pas du tout à quoi ils ressemblaient, on ne m'avait rien dit sur leur apparence.
Tout à coup, je vis surgir devant moi deux bipèdes peu banals : ils ne ressemblaient pas aux autres ; ils avaient deux disques comme des soleils mais avec les rayons en dedans ; un système de liens les maintenait ensemble ; et au-dessus une poire allongée et aplatie sur laquelle se tenait un humain qui se dirigeait avec une sorte de branche d'arbre compliquée. Derrière l'un des deux êtres, il y avait un petit enfant, une petite fille qui n'avait guère plus de... six ans ? Était-ce eux qui devaient me recueillir ? Je sortis de mon bosquet et en un bond je me plaçais dans l'inspiration des deux soleils. Je choisis celui de la maman je pensais, parce que je me disais que pour le papa ce serait plus difficile de s'arrêter à cause de sa progéniture assise comme dans une petite coquille aménagée et ouverte. Mon petit cœur battait la chamade et je courais, courais, courais. Ils m'avaient vu mais rien ne se passait.
Nous avions parcouru plusieurs mètres et j'avais peur ! J'avais peur de rester seul, j'avais peur au milieu de ces monstres qui ne savent pas ronronner, j'avais peur de mourir de faim, de soif, de fatigue ou dévoré, jeté sur mes pattes comme un vulgaire paillasson. Ils ne s'arrêteront donc jamais ? Il fallait qu'ils se retournent ! Je décidais alors d'attirer l'attention de l'enfant, et je me mis à miauler aussi fort que possible ! Je miaulais, encore et encore, encore et encore, et elle me regarda de ses deux grands yeux éteints : j'eus un choc et je me tus un instant. Son regard sans lumière était si doux, et tout son petit visage me souriait, sa petite voix m'appelait, et j'entendais l'écho de l'amour.

- Minou, Minou ! m'appelait la petite fille.
- Regarde, il te suit, fit remarquer le père à sa femme.
- Oui, j'ai vu, lui répondit-elle, mais on ne peut pas le prendre.
- Pourquoi ? dit la petite fille, une note de tristesse dans la voix.
- Aller, on continue, il finira bien par partir, ordonna la mère en se retournant.

La petite fille passa les mains sur son visage ombragé. Elle me cherchait du regard et tendait ses bras, comme pour me toucher. Au bout d'un moment, son papa n'y tint plus. La sentant tirer sur la ceinture de son siège, il la prit doucement mais fermement par le col en lui demandant de reprendre sa position normale : cela le gênait et elle pouvait basculer. Elle consentit finalement à lui obéir après m'avoir offert une larme qu'elle avait cueillie au coin de son œil gauche, celui du cœur. Mais peu m'importait ce dialogue de famille. C'était sans savoir que j'étais destiné. J'étais à présent persuadé que c'était eux. Ils ne pouvaient connaître les paroles du soleil. Ils accélérèrent, et moi aussi, comme si je chassais. Je miaulais toujours, et je vis le reflet de mes sentiments dans ses yeux. Je ne perdis pas espoir, bien au contraire. La maman commençait à fléchir. Elle freina et m'observa :

- Il doit être perdu, non ? Pour qu'il nous suive et miaule de cette façon...?
- Oui, sûrement. Peut-être qu'il s'est échappé aussi, reprit le père sans avoir l'air intéressé.
- Il n'y a pas beaucoup de maisons dans le coin, et au bord d'une grande route comme ça... dit la mère sceptique. Non, il est abandonné. Il est jeune et tout juste sevré...
- On le prend alors ! cria la petite fille joyeusement.
- Tu es sûre ?, lui demanda son père.
- Sinon, qu'est-ce qu'il va devenir ?, lui répondit-elle inquiète.

Et voilà le papa qui met la quille et vient m'attraper. Je me laisse faire, bien que j'aie un peu peur de mon avenir. Il me place sur son épaule. Plus de tour, c'est le retour. Je ne suis plus très fier. La petite fille veut me caresser mais je veux descendre ; je gigote dans tous les sens, et je tente de fuir. Mon estomac se contracte et se dilate, ma voix est craintive et suppliante. Quel cauchemar ! Parfois on est si idiot de s'imaginer des vies meilleures que la nôtre ; un peu de vanité et d'orgueil et nous sommes pris dans un enchaînement qui ne nous fait rien présager de bon ; et c'est comme un manège dans ma tête, je me repasse les images de ma courte vie sur Terre : le temps du désir, les ébats de ma mère avec nos pères, leurs spermatozoïdes qui s'acheminent vers ses ovules, leurs fusions, et nous qui avons l'air de petites choses translucides et si fragiles, et les aliments qu'elle ingurgite, qui se liquéfient et que nous absorbons par le biais de cette ficelle creuse, et notre croissance rapide avec nos corps qui se forment, nos pattes qui poussent et s'arquent, et nos poils qui se luisent et se lissent, nos moustaches qui frétillent et chatouillent, nos oreilles qui ont l'air presque rondes et si duveteuses, nos yeux qui sommeillent encore ; on vit ensemble dans un espace si restreint ; et notre mère qui rampe jusqu'au jour J, elle fait des cercles comme une toupie et s'affale dans son panier sous le porche ; notre naissance accompagnée de notre première toilette, nous miaulons tous à qui mieux mieux pendant que maman avale tout ce qui nous recouvre et nous lèche de sa délicate langue râpeuse pour nous vêtir de nos plus somptueuses couleurs ; et après c'est la bagarre pour trouver à boire ! Vous imaginez ça ! Se battre pour avoir du lait tout frais (et chaud… alors) que maman a huit "tétinettes" ! Une fois repus, on se love contre elle, et elle ronronne de plaisir. Tout se passe comme dans un paradis jusqu'à ce que l'humain chez qui maman vit nous photographie. Des gens viennent nous contempler et nous choisir : mais pas moi, pas moi, parce que je restais en arrière, j'avais envie de rester avec ma maman et puis c'est tout ! Pourquoi je devrais appartenir à un membre de cette espèce, me disais-je ? Quand la nuit fit glisser à terre son grand voile noir et que le jour apparut dans sa robe satinée du matin, je découvris avec stupeur que maman n'était plus à mes côtés et que je ne reconnaissais plus rien ! Je n'étais pas encore sorti dans le monde, je ne pouvais donc pas partir à sa recherche ! Je n'en croyais pas mes petites oreilles poilues !
Fatigué, j'avais cessé de me débattre. Le vent avait soufflé sur ma petite frimousse et je m'étais saoulé d'oxygène. Quand soudain je sursautai : quelque chose venait de grincer. Je clignais des paupières et je remarquais la maman qui ouvrait le portail de ma nouvelle existence.
On me fit entrer. Tous les enfants étaient là, du plus âgé à la plus jeune qui n'avait encore que peu d'années. Ils m'accueillirent avec joie et surprise éclatantes de questions qui ricochaient partout contre les murs, les portes, les fenêtres, et en dehors, et quelques-unes s'accrochaient à leurs parents comme des sourires irrésistibles. Tout ce petit monde m'entourait dans une pièce où il y avait plein de victuailles. On me servit comme un prince, un bol de lait tiède ; mais je n'osais bouger : tous ces bipèdes qui m'observaient avec curiosité...

- Il doit avoir soif pourtant déclarèrent plusieurs voix en me fixant de leurs bulles lumineuses.
- On est trop nombreux autour de lui. Il faut le laisser un peu.

Et le papa fut le premier à quitter la salle sans oublier de s'assurer que tout le monde en faisait autant. Seule la petite fille était demeurée immobile, à quelques pas de moi.

- Aller viens Juliette.
- Mais pourquoi il ne boit pas ?
- Peut-être qu'il est un peu effrayé. Aller, viens.
- Et s'il part ? Les portes sont ouvertes sur le jardin.
- C'est son droit. S'il veut reprendre sa liberté, nous ne devons pas l'en empêcher.

Les yeux de la petite fille devinrent si tristes... Elle détourna la tête, comme pour cacher ses émotions à son papa. Elle était debout, plantée là, comme enracinée, à ne plus pouvoir avancer. Son papa finit par s'effacer du seuil. Les aiguilles de la pendule trottinaient, et le soir s'agenouillait lentement. J'étais assis dans toute ma dignité, à côté de mon lait qui devait s'être refroidi. Je n'arrivais pas vraiment à penser ; j'étais perturbé par tout ça. Qu'allais-je devenir ? Qu'allait-on me faire ? Le soleil avait-il eu raison ? Étais-je dans la bonne famille ? Et cette petite fille qui me parlait avec son cœur. Je baissai la tête et je soupirai. Elle s'accroupit alors et me demanda dans une question muette si elle pouvait s'approcher. Je ne fis aucun geste en réponse : je ne connaissais pas leur tendresse, seulement celle de ma maman perdue ; je ne savais pas si c'était plaisant ou désagréable. Elle patientait, et finit par s'approcher de moi très doucement, avec beaucoup de précautions. Elle aussi se méfiait un peu. Peut-être n'avait-elle jamais touché de petits animaux comme moi ? Elle tendit la main, mais j'étais un peu plus loin. Elle restait un moment la main tendue ; elle ne voulait pas faire de mouvements brusques. Elle se rapprocha encore un peu et me frôla. Ce fut comme un chatouillis, mais je me retins de lui sourire. C'était trop tôt ; même si je sentais qu'elle était gentille et bonne.
Un objet lourd tomba au-dessus de nos têtes et nous sortîmes tous deux en même temps de notre torpeur. Je l'entendis respirer un peu plus fort ; mais l'atmosphère semblait s'être détendue lorsque je réalisai qu'elle était en train de me câliner et que je me surpris à me laisser aller jusqu'à ronronner en sourdine. Ses doigts de fée sur mon pelage, j'aimais ça, beaucoup, je dus le reconnaître : des attentions que je n'avais pas reçues dès lors. Je me laissais faire et la joie sur son visage me plut vraiment. Elle me murmurait de tendres paroles et je compris qu'elle me rassurait aussi. Elle prit dans sa menotte mon bol de lait et me le porta entre mes pattes avant. Je reniflais le contenu, puis je goûtais du bout de ma langue toute rose, et comme aucun poison n'avait été décelé, je me mis à laper et j'eus vite fait d'engloutir mon lait. J'avais l'impression de n'avoir jamais rien bu de si savoureux. Je miaulais pour en demander d'autre : apparemment j'avais soif maintenant.

- Il a bu ! Il a tout bu !

La petite fille m'avait fait un bisou sur le haut de mon crâne avant de se précipiter joyeusement dans une pièce contiguë. J'entendis son papa et sa maman lui parler ; puis des pas se firent annoncer. La maman venait vérifier les dires de sa fille et me remplir de nouveau mon bol. J'en bus trois ou quatre, et c'est le ventre plein que je m'aventurais, non sans crainte, dans la salle où j'avais vu la petite fille disparaître. C'était une grande salle, nettement plus spacieuse que la première, avec des petites collines et des petits monticules sur lesquels la famille était installée. Je me figeais au centre, et je visais les portes encore ouvertes malgré le déclin céleste. Je ne me rendais pas compte qu'ils m'observaient. Il apparut clairement que j'étais incapable de prendre une décision sur mon avenir ; je les laissais donc m'adopter. Je crois bien que je voulais rester, pour Elle, cette petite fille aux yeux d'ange, la gentille petite Juliette.
La maison se réfugia en elle-même et les volets qu'on tira la protégeaient des heures d'ombre. Des images en couleurs défilaient à l'autre bout de la pièce ; mais j'étais incontestablement le centre d'intérêt de tous. Le papa se leva pour me prendre dans ses bras ; il me caressait et me parlait, tout comme sa petite fille l'avait fait. Je me décrispais et l'épuisement de la journée me fit vaciller. Il me coucha avec douceur sur ses genoux et me recouvrit de sa grande main forte, chaude et rassurante. Je me reposais mais je n'osais fermer les yeux. Ils discutaient de mon prénom : ça riait et ça se disputait. Ses frères victorieux fanfaronnèrent gaiement. Finalement je m'appellerai Griffon. Original je trouvais, et j'aimais sa sonorité qui faisait songer à des contrées lointaines. C'était doux à écouter : Griffon, Griffon. Et puis c'était l'envol, la liberté, le firmament et l'inaccessible, comme un nom magique qui me prédisait que le beau : j'en fus ravi. Et c'est ainsi qu'avant de m'élancer sur le toboggan des rêves, j'entonnais mon chant du plaisir et fis vibrer leurs coussinets que je sentais frémir de bonheur : j'allais être son ami ; sa main à elle sous celle de son papa, je ne risquais plus rien.
Peu à peu je m'habituais à ma nouvelle vie. Je remerciais le soleil chaque fois que je le voyais, pour la chance qu'il m'ait donnée de les rencontrer, d'avoir la possibilité d'un nouveau départ, de cette protection que je croyais éternelle ; mais surtout, je lui en étais infiniment reconnaissant de m'avoir permis de connaître la douceur, la tendresse et l'affection. Mon petit cœur était véritablement comblé. Et bientôt, ce grand abri au toit de tuiles ocres fut mon terrain de jeu favori. Le jardin était un régal pour tous les flâneurs et les séducteurs, les chasseurs et les rêveurs. C'est ici que j'appris à chasser : ces gens étaient si bons que de l'hiver à l'été en passant par l'automne et le printemps, ils offraient à toutes nos malheureuses proies des noisettes de beurre sur des petits lits de pain accompagnés d'un récipient d'eau claire et chaude. Quand le soleil réapparaissait et soignait tous les rhumes de ses étreintes chaleureuses, les oiseaux avaient le droit à du pain et à des graines. Tout le monde était content sur ce petit domaine : mes amis et moi jouions frivolement, pendant qu'eux chantaient, bâtissaient leurs nids et couvaient jusqu'à l'éclosion des œufs qui faisaient émerger de minuscules boules dépourvues de plumes et très râleuses : ils nous faisaient envie ; mais il fallait profiter d'une absence des parents pour pouvoir nous y risquer et vérifier que notre imagination ne nous faisait pas défaut. C'est vrai que dans ces moments-là nous étions un peu lâches et cruels. J'aimais aussi contempler les pétales du grand cerisier, qui, lorsqu'il fleurissait tissait pour le plaisir de nos yeux à tous un grand manteau blanc et rose. Lorsque je les regardais atterrir et s'assembler, je laissais mon âme s'évader vers les cieux où j'avais l'impression de voir mes aïeux me faire des signes avec leurs ailes arc-en-ciel.
J'étais heureux ici : je pouvais manger tout le temps, et à l'heure des repas, on me faisait goûter les mets exquis que préparait la douce maman, cette maman qui avait cru que le monde n'était rempli que de princes et de princesses, de beaux enfants parfaits et sans défauts. Le sort avait voulu qu'on la jette à terre sans vergogne. Bien que je sentais toute cette douleur, je ne pouvais tout à fait être d'accord avec certaines réactions un peu vives : cela ne me dérangeait pas d'expérimenter le vol pour éprouver la sensation de liberté des oiseaux, mais lorsqu'on n'est pas prévenu, la chute est rude. Je passais donc plusieurs fois par la fenêtre, ce qui ne m'empêchait pas de subsister et de les apprécier. Seulement, je la préférais, Elle, la petite Juliette, parce qu'elle avait une manière de prendre la vie ; c'était comme si le fait qu'elle ait plus de dix yeux à la place de deux lui permettait d'accéder à des horizons invisibles aux êtres prisonniers de leur ego. Je ne dis pas que j'étais parfait, loin de là, mais je m'efforçais de comprendre et d'apprendre.
Mon arrivée fut pour Elle un bonheur qui coloria toute sa petite figure pastel de maladie incurable. J'étais devenu son souffle de vie, sa source d'amour et d'attention. Sa pauvre maman en était jalouse :

- Tu t'occupes de ton chat… mais tu ne nous parles pas ! Ne sommes-nous rien pour toi ? Tu pourrais venir nous voir un peu ! Laisse ton chat !

Et la petite fille m'embrassait et clignotait des cils très vite pour ne pas pleurer. Elle me chuchotait à l'oreille :

- Je reviendrai petit minou.

Et elle obéissait ; elle ne parlait pas plus et enfouissait dans son cœur tous ces mots durs qu'on lui envoyait, juste à elle. Elle m'aimait si fort que si j'avais pu, j'aurais versé quelques larmes de compassion et d'émotion sur ses petits doigts frêles. Parfois, quand la pluie s'abattait trop drue, ou que le froid était cinglant, que la neige me brûlait les pattes et qu'elle me transissait, Juliette me gardait près d'elle dans sa chambre, et je veillais sur son sommeil anxieux. Si je ne faisais pas de bêtises pendant la nuit, les parents ne la grondaient pas ; quand cela m'arrivait, je me sentais si coupable que je m'écartais de sa main qui voulait me consoler ; je me sentais coupable et je ne pouvais accepter ses caresses qui m'étaient destinées alors que je l'avais fait punir ou disputer ; il fallait que je les refuse même si elle ne comprenait pas.
Les mois ont passé et j'ai vécu un peu plus de deux saisons parmi eux. Je connus la pluie, le vent, la lune et le soleil, les étoiles et Elle. J'aimais trottiner sous les gouttes qui dessinaient comme une parure de perles sur ma peau miroitante. J'aimais les gober ou m'élancer après elles. Ma courte vie ayant commencé dehors, j'avais appris à l'apprivoiser. Tous les matins, je montais sur le rebord du lavabo quand le papa faisait sa toilette et je regardais l'eau couler avec malice. Quand il avait fini, je tendais une patte sous le fin filet d'eau et je reproduisais ses gestes : à votre avis, pourquoi dit-on faire une toilette de chat ? Quelquefois aussi, il m'aspergeait gentiment et j'étais satisfait. Je descendais quand il sortait et j'allais prendre mon petit déjeuner avec eux. Les enfants n'étaient pas toujours présents : ils avaient le droit de dormir un peu plus longtemps quand il n'y avait pas école. C'était l'un de mes moments préférés avec le soir : après une bonne nuit de sommeil, l'humeur n'avait pas eu le loisir de se froisser et la paix et l'harmonie régnaient en général ; le soir, le tourbillon des pensées s'inclinait pour s'interrompre et se reposer, s'apaiser, et l'accalmie nous engourdissait agréablement.
Et puis un jour, ce fut l'hiver avec le gris du ciel, les nuages gros et sombres comme des balles de coton boueuses, la neige, le verglas et le brouillard. Nous étions comme pris au piège. C'était un vendredi matin. La demie de huit heures n'avait pas encore résonné dans le village frigorifié. Les deux plus jeunes enfants avaient finalement réussi à se préparer. Ils avaient tous trois grimpé dans le plus grand véhicule. La petite fille était déjà partie depuis une heure. Elle n'allait pas à la même école que ses frères et sœur parce qu'on la refusait… car elle n’était pas assez ordinaire. Alors, c'était un autre monsieur qui venait la chercher de bonne heure, et elle allait à l'école avec d'autres enfants qu'on rejetait aussi, comme s'ils étaient de mauvaises herbes. Pourtant, c'étaient de braves enfants, intelligents et tellement compréhensifs, et lucides, et si affectueux... Mais souvent l'Homme n'est pas généreux avec ses semblables, et parce qu'il se croit tout puissant, comme un dieu qu'il ne sera jamais, il se donne la permission de mal agir en faisant passer ses actes pour des bienfaits, une forme de justice. Pendant ma vie estompée, j'ai appris qu'il ne fallait jamais se fier aux apparences et que c'est souvent ceux qui sont méprisés, écartés ou non tolérés qui ont le plus à donner.
Cette nuit-là, je grelottais tant, que j'avais été me réfugier dans la grange d'une ferme voisine. Je m'étais bien calé dans la paille et je m'étais assoupi sans faire attention aux bruits du dehors. Quand je replongeais dans la réalité glaciale de ce mois de février, je sautais sur mes pattes, toute groggy, et je me dirigeais sans empressement vers mon bien-être. Malgré la neige, les plaques de glace et mon reflet dans le miroir, je parvenais à atteindre mon but à petites foulées houleuses lorsqu'un immense animal surgit à ma droite et engloutit les mètres qui nous distançaient plus vite que mon petit cerveau avait eu le temps de comprendre ce qui se passait, et de réagir. Je n'eus pas le temps de miauler une dernière fois. Mes pattes décollèrent de l'asphalte gelé et je m'envolais dans les airs, tout droit, comme un ange montant. Mon corps meurtri atterrit enfin. Je demeurais allongé, les yeux clos comme endormis sur ce monde de beauté sauvage.

  Dieu fait ce qu'il peut de ses mains, mais le diable fait beaucoup mieux avec sa queue.
Y.D Cet utilisateur est un membre privilège


TOTO La terreur des mulots
   
Statut: Hors ligne
Envoyez un message instantané à ce poète.
Statistiques de l'utilisateur
290 poèmes Liste
5228 commentaires
Membre depuis
7 décembre 2010
Dernière connexion
19 janvier
  Publié: 23 sept 2016 à 12:48 Citer     Aller en bas de page

j'aime les chat, j'ai bien aimé même si la fin est un peu triste, très bien écrit vous devez aimer les chats...

Yvon

  YD
Gekkeikan
Impossible d'afficher l'image
Un sens interdit en somme ce n'est qu'un sens autorisé pris à l'envers.
   
Statut: Hors ligne
Visitez le site web de ce poète. Envoyez un message instantané à ce poète.
Statistiques de l'utilisateur
5 poèmes Liste
90 commentaires
Membre depuis
23 août 2016
Dernière connexion
13 octobre 2016
  Publié: 2 oct 2016 à 17:09 Citer     Aller en bas de page

* j'aime les chat, j'ai bien aimé même si la fin est un peu triste, très bien écrit vous devez aimer les chats...

Yvon


- merci Yvon pour avoir pris le temps de lire cette première histoire féline qui sera suivie par d'autres.

Il est en effet exact que j'affectionne particulièrement les chats, mais pas exclusivement.

Un joli plaisir pour votre passage sous la vie narrée de ce petit félin qui était adorable : histoire triste oui, car histoire vraie malheureusement...


au plaisir de lecture

  Dieu fait ce qu'il peut de ses mains, mais le diable fait beaucoup mieux avec sa queue.
Page : [1] :: Répondre

 

 



Répondre
Version imprimable
Avertissement par courriel
Autres poèmes de cet auteur
Share
Cocher cette section lue
Cocher toutes les sections lues
Visites: 540
Réponses: 2
Réponses uniques: 2
Listes: 0 - Voir

Page : [1]

Les membres qui ont aimé ce poème ont aussi aimé les poèmes suivants :



Nous n'avons pas assez de données pour vous afficher des recommandations. Aidez-nous en assignant une cote d'appréciation aux poèmes que vous consultez.

 

 
Cette page a été générée en [0,0627] secondes.
 © 2000 - 2020 VizFX.ca - Tous droits réservés  |  Pour nous joindre
L'utilisation de ce site Web implique l'acceptation des Conditions d'utilisation. Tous les textes hébergés par La Passion des Poèmes sont protégés par les lois de la protection des droits d'auteurs ainsi que par des traités internationaux. Il est strictement interdit de distribuer, d'afficher ou d'utiliser ces textes de quelque manière sans l'autorisation de l'auteur du texte en question.

           
 
Oubliez votre mot de passe? Cliquez ici.