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Modifié:  26 jan à 02:02 par In Poésie
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Être raisonnable, est-ce renoncer à ses désirs ?

Le désir est le moteur de l'existence. Il donne sa coloration à la vie passionnelle et comme le remarque Proust « C'est le propre de l'amour de nous rendre à la fois plus défiants et plus crédules, de nous faire soupçonner plus vite que nous n'aurions fait pour une autre celle que nous aimons et d'ajouter foi plus aisément à ses dénégations. » Autrement dit si la passion pour un objet est constante en revanche le sentiment à propos de cet objet est inconstant, il est ambivalent dans la mesure où le sujet est inquiet de la possibilité d'obtenir cet objet. Le passionné raisonne beaucoup plus mais à faux. Le jaloux par exemple épie les signes qui confirmeront sa jalousie. En ce sens, le désir semble s'opposer à la raison.
Pourtant, que serait un homme sans désir ? Celui qui ne désire plus rien a-t-il encore besoin de raisonner pour orienter sa vie ? Être raisonnable, est ce renoncer à ses désirs ? Il faut préciser le problème : le désir est une tendance spontanée et consciente, vers une fin connue ou imaginée. Cette spontanéité semble exclure dans un premier temps tout rapport à la réalité et donc toute rationalité. C'est pourquoi le désir est aveugle et peut dépasser les limites du réel ou de la morale. Renoncer c'est alors faire preuve de lucidité et d'intelligence, mettre en cause notre tendance spontanée et naïve pour s'élever à une compréhension plus juste du réel. En même temps, la force du désir est la force du sujet et l'on peut soupçonner celui qui renonce de capituler, de s'infliger à lui-même une défaite plutôt que de trouver une nouvelle issue pour son désir. On voit donc le problème : le caractère spontané du désir trouble l'exercice de l'intelligence et doit à ce titre être critiqué. En même temps, renoncer au désir, c'est se donner une solution facile et violente en faisant disparaître le problème. Alors comment la raison doit-elle se rapporter au désir ? Le désir est-il par nature déraisonnable s'il n'est pas contrôlé ? Et quelle forme de contrôle faut-il rechercher ?
Pour répondre à ces questions nous explorerons dans un premier temps la critique morale du désir qui attirera notre attention sur son caractère déraisonnable. Mais nous verrons par la suite que cette irrationalité du désir est justement ce qui provoque l'émergence de la raison qui doit non seulement y trouver un ordre, mais aussi en comprendre le dynamisme propre pour l'orienter vers des buts favorables au bonheur et à l'existence sociale et culturelle de l'homme.

Contrairement à l'animal, l'homme est un être de désir. Les besoins vitaux que l'on rencontre dans l'animal ont une limite naturelle qui correspond à ce qui leur est nécessaire pour vivre. En revanche le désir dépasse cette limite et c'est pourquoi nous avons une connaissance claire de ce dont nous avons besoin mais beaucoup moins claire de ce que nous désirons. Ceci contribue à rendre le désir irrationnel. En effet l'absence de limite du désir se combine à l'ignorance de l'objet désiré. Ignorance nécessaire en vertu de l'absence de cet objet. Or l'imagination est déjà un début de satisfaction. Si, lorsque je suis en train de travailler, je me prends à rêver de mes vacances loin d'ici, cette idée me procure déjà un début de plaisir. Par le plaisir ainsi obtenu le désir est incité à rêver son objet et à lui conférer toute sorte de qualités imaginaires. C'est que ce produit ce que Stendhal appelle la cristallisation : un personne semble incarner l'objet absolu du désir et concentrer en elle toutes les qualités recherchées chez d'autres. Par ce processus le désir est immanquablement conduit à se méprendre sur le réel et la déception semble alors inévitable. D'autant plus qu'imaginer un objet laisse au sujet une liberté que ne comporte pas le fait de se confronter à la réalité. Sartre remarque ainsi que celui qui rêve d'être roi souffre nécessairement une fois son désir accompli puisque la responsabilité vis-à-vis de la réalité extérieure qui l'accable est aux antipodes du plaisir qu'il ressentait en imaginant librement cette situation. Autrement dit la spontanéité du désir en fait une réalité par nature contraire à la raison et à la lucidité qui consiste à voir la réalité telle qu'elle est. C'est que le désir est guidé par le principe de plaisir, c'est à dire la recherche d'une satisfaction immédiate sans aucun égard pour la réalité extérieure ou pour la morale. C'est pourquoi aussi la pulsion peut se satisfaire sans objet réel, par un processus hallucinatoire, comme dans le rêve. Il en est de même pour les considérations morales, produites par la culture et qui sont étrangères à la dynamique du désir. D'où la nécessité de l'éducation qui domestiquera le désir, rendra le jeune enfant raisonnable, capable de se raisonner en tenant compte du principe de réalité et des règles sociales. Comment alors éduquer ainsi le désir ? Ce caractère irrationnel et immoral fait-il partie de l'essence du désir, de telle sorte qu'il n'y ait pour issue que de le limiter, voire d'y renoncer ?
Si c'est son absence de limite naturelle et sa spontanéité qui égarent le désir, on peut alors penser comme Épicure, qu'il faut limiter les désirs et s'efforcer de ne désirer que ce qui est nécessaire et naturel pour rester conforme à l'ordre de la nature. La raison humaine doit-elle prendre pour modèle le comportement animal et comme cadre de la rationalité l'ordre de la nature ? (On connaît l'anecdote de Diogène, vivant avec ses chiens, et qui, voyant des enfants boire avec leurs mains brise son écuelle pour vivre le plus simplement possible.)
Mener une vie raisonnable c'est donc rester tempérant : prôner la modération des plaisirs qui permet à la raison de l'emporter sur les passions. C'est aussi comme cela que, selon Socrate, il est possible de mener une vie authentiquement philosophique, c'est à dire tournée vers la sagesse pratique et théorique. Les plaisirs du corps en effet sont éphémères, ils s'écoulent comme le liquide qui fuit des tonneaux percés de l'intempérant. L'âme de l'intempérant est donc toujours vide et inquiète. Jamais il ne trouve le repos et jamais ne se tourne non plus vers le véritable bien : la vérité humaine que seule l'âme peut contempler. C'est cette vérité que désire le philosophe, pour qui il ne s'agit donc pas de détruire tout désir mais bien de limiter les désirs propres au corps pour cultiver le désir propre à l'intelligence.
C'est en ce sens que les philosophes de l'antiquité, parmi lesquels Platon, ont critiqué l'hybris, la démesure du désir de l'intempérant. Ce désir est démesuré car il ne suit pas la mesure naturelle et celle de la cité qui impose à chacun de désirer modérément pour ne pas troubler l'harmonie du cosmos et de la cité. La justice dans la cité implique cette discipline morale qui veut que chacun reste à sa place et désire ce qui est conforme à cette place. C'est celui qui veut trop de pouvoir, trop de richesses qui finit par produire un déséquilibre dans la cité. Aujourd'hui encore cet idéal d'une vie simple, proche de la nature existe et attire de plus en plus d'hommes et de femmes conscients des excès de la société de consommation, tant sur le plan de l'épanouissement individuel qu'en ce qui concerne les problèmes écologiques. L'homme est porté à vouloir toujours plus, produisant ainsi une pollution matérielle et mentale qui s'accumule.

Cependant cette position révèle un paradoxe. Prendre la nature et la vie animale pour modèle n'est-ce pas renoncer à ce qui fait le propre de l'homme ? Plus précisément : doit-on dire que l'instinct animal est plus raisonnable que le désir humain ? Pourtant il est admis que la raison est le propre de l'homme. Quel est donc le rapport entre la déraison du désir et la raison humaine ?
On a tendance à les opposer. Mais ce faisant on adopte un point de vue dualiste : le corps, traversé du désir, et la pensée sont deux substances différentes et indépendantes. C'est pourquoi aussi Platon croit en l'immortalité de l'âme qui le console de l'injustice et du renoncement aux désirs charnels. Mais peut-on vraiment affirmer qu'il existe une puissance de penser indépendante de la puissance de vouloir ? La raison n'est-elle pas guidée par le désir comme le désir l'est par la raison ? Comme le dit Spinoza lorsque je donne mon assentiment à une idée (par exemple la somme des angles d'un triangle fait 180 degrés) je n'ai pas besoin d'en voir la vérité, puis par la suite de lui accorder, par ma volonté, mon assentiment. J'affirme cette idée dès lors que je vois qu'elle est vraie. Une idée qui se présente manifestement comme vraie suscite immédiatement l'assentiment, tant sur le plan pratique que sur le plan théorique. Et de même je juge qu'une chose est bonne parce que je la désire. La faculté de juger et le désir ne peuvent être séparés car cela reviendrait à mutiler l'homme et à rendre impossible la compréhension de la connexion entre l'âme et le corps. La pensée et le corps, la raison et le désir sont une seule et même chose mais vues sous deux faces différentes.
Mais alors comment expliquer le conflit apparent entre la raison d'une part et le désir de l'autre que chacun de nous a déjà vécu lorsqu'il doit choisir entre des tendances contradictoires ? Peut-être faudrait-il raisonner ici de manière dialectique : c'est parce que les désirs de l'homme sont excessifs et problématiques qu'il a besoin d'une raison pour s'y orienter. Et c'est parce qu'il possède cette raison qu'il peut mettre en œuvre des désirs (de connaissance, d'invention, de progrès) qui dépassent la vie naturelle de l'animal et le lancent dans une histoire. Selon cette hypothèse raison et déraison ne sont pas seulement opposés, ils sont aussi complémentaires. L'animal n'a pas besoin de raisonner puisque son instinct le guide immédiatement vers ce dont il a besoin pour vivre. L'homme en revanche doit faire le tri dans ses instincts, les organiser, les hiérarchiser, et c'est à cela que sert la pensée. Ainsi comme le souligne William James, l'homme n'est pas cet être qui aurait moins d'instincts que l'animal, et dont les instincts seraient déterminés par l'intelligence. Au contraire l'homme est l'animal qui a le plus d'instincts : « l'homme possède une variété d'impulsions beaucoup plus grande que toutes les autres créatures, et chacun de ces instincts, pris en lui-même, est aussi « aveugle » que peut l'être l'instinct le plus bas. Mais grâce à sa mémoire, à sa capacité de réflexion et d'inférence, l'homme, après qu'il a cédé une fois à l'instinct et qu'il en a éprouvé les résultats, le perçoit toujours accompagné de la prévision de ces résultats. […] La nature a implanté des impulsions contraires pour agir sur de nombreuses catégories d'objets I [...]. Ainsi, la gourmandise et le soupçon, la curiosité et la crainte, la réserve et le désir, la pudeur et la vanité, la sociabilité et l'agressivité semblent se télescoper les uns les autres aussi rapidement, et rester en équilibre aussi instable les uns par rapport aux autres chez les oiseaux et les mammifères supérieurs aussi bien que chez les hommes. L'animal qui les possède se défait de son comportement « instinctif » et semble mener une vie d'hésitation et de choix, une vie intellectuelle ; non pas cependant qu'il n'ait pas d'instincts, mais plutôt parce qu'il en a tant qu'ils se font barrage les uns aux autres. […] Nous pouvons donc affirmer sans crainte que même si les réactions de l'homme sur son environnement paraissent parfois hésitantes par rapport à celles des mammifères inférieurs, cette hésitation n'est sans doute pas due au fait que ces derniers possèdent quelque principe d'action dont il serait dépourvu. Au contraire l'homme possède toutes leurs impulsions, et bien d'autres encore. En d'autres termes il n'existe pas d'antagonisme matériel entre l'instinct et la raison. La raison par elle-même ne peut inhiber aucune impulsion ; la seule chose qui puisse neutraliser une impulsion, c'est une impulsion contraire. La raison peut cependant produire une inférence qui excitera l'imagination à libérer l'impulsion contraire : ainsi donc bien que l'animal le plus doué de raison soit aussi celui qui est le mieux pourvu d'impulsions instinctives, il n'apparaît jamais comme l'automate soumis à la fatalité qu'est l'animal purement instinctif. »
Comme le dit Nietzsche : on est infécond qu'à ce prix : être riche de contradictions. Le caractère anarchique des instincts est ce qui pousse l'homme à y mettre un ordre. Mais comment y mettre un tel ordre ? N'y a-t-il pas un risque que, face à la contradiction, l'individu capitule et réprime plus ou moins correctement ses pulsions ? Faut-il renoncer au désir ?

Précisons à nouveau le sens e cette notion : renoncer c'est abandonner un projet auquel on accorde pourtant de la valeur. En ce sens il faut bien distinguer le renoncement d'un changement d'avis. Le refus ne se fait pas à contre cœur contrairement au renoncement. Et cela révèle bien le problème : je peux certes renoncer à l'objet de mon désir, mais puis-je renoncer au désir lui-même ? Suffit-il de décider que l'on ne peut plus désirer quelque chose pour que le désir disparaisse ? La passion amoureuse et le chagrin qui accompagne sa déception prouve assez le contraire. Ce chagrin est sourd à la raison ce qui démontre qu'un jugement fût-il parfaitement vrai (cette personne ne t'aime plus) peut rester sans effet sur le désir. Et à supposer, qu'avec le temps, le désir lui-même puisse disparaître, il n'en est pas moins vrai que le renoncement est une défaite qui produit dans le sujet une contradiction. Car renoncer à son désir, ce n'est pas seulement, par un calcul rationnel, accepter de le limiter, comme lorsque je décide de limiter mes achats en fonction de mes moyens. À vrai dire l'exemple de l'achat est le contraire d'un renoncement. Je ne renonce pas, je change d'avis, je remets à plus tard, je me raisonne sans qu'il n'y ait là quoi que ce soit de dramatique. Dans le pire des cas mon désir capricieux de consommateur est un peu frustré. Mais la société de consommation est suffisamment bien organisée pour que tous les choix semblent s'y réduire et que jamais on ne soit confronté aux véritables problèmes existentiels. Il faut comprendre le renoncement au désir d'une manière plus dramatique pour en faire apparaître la vérité. Valéry parle ainsi de la passion de Phèdre pour Hippolyte : Phèdre « Toute sa vie est comme réorganisée par une idée anxieuse fondamentale, toutes les valeurs sont à la merci d'un caprice étranger, subordonnées à la valeur infinie qui s'est attachée à un Autre, à la promesse qu'il parut être. Que si la résistance et le refus répondent à ce ton total où l'être entier s'est engagé et a compromis déjà ses équilibres organiques, psychiques et sociaux, alors tout le miel de la promesse de délices extrêmes, tout le suc d'espérance d'amour dont les puissances surexcitaient la vitalité profonde, tourne en poison d'une violence incomparable. […] Le venin de l'amour a fait son office. » Lorsqu'elle comprend qu'elle doit renoncer à Hippolyte, Phèdre comprend qu'elle doit aussi renoncer à la vie, que ses dernières forces ont été consumées par ce désir, et face à l'impossibilité, se changent en poison mortel. Ainsi celui qui renonce s'avoue vaincu et ne renonce pas seulement à la chose désirée mais à lui-même, à la manière qu'il avait d'être quelqu'un dans et par son désir. Le jeune homme qui poursuit une grande passion, devenir un grand musicien ou un grand sportif, mais doit renoncer pour accepter un petit boulot, sait que sa personnalité en sera profondément affectée. Il doit en quelque sorte faire le deuil de lui-même pour accepter de rentrer dans le rang, d'adopter une conduite conforme aux nécessités de la vie et aux attentes de son entourage. « Toute chose, comme dit Spinoza, s'efforce de persévérer dans son être. » C'est là une rationalité immanente à l'existence même. De telle sorte qu'aller à l'encontre de son désir n'a rien de rationnel. C'est au contraire, dans certains cas contredire le droit naturel (et le devoir) le plus fondamental, celui de se conserver soi-même (comme le montre le cas extrême de Phèdre).

Il faut d'ailleurs s'interroger sur l'acte même de renoncer. La raison est-elle au principe du renoncement ? À vrai dire les exemples précédents nous suggèrent que le renoncement n'est pas l'effet d'un calcul rationnel, mais seulement celui de l'adversité du monde qui fait plier le désir individuel. C'est parce que les circonstances vont contre moi que je renonce et non parce que cela me paraît raisonnable. La dynamique du désir tend à poursuivre le plaisir tant qu'il est accessible. Ce n'est que face au mur de la réalité qu'elle doit se détourner. Ainsi comme l'affirme Aristote la raison n'est pas par elle-même une force motrice. C'est le désir qui anime l'individu, la raison ayant pour simple rôle de calculer les conséquences des actes et de délibérer sur les fins à atteindre ainsi que sur les moyens. Je ne renonce pas à mon désir pour être raisonnable mais je suis raisonnable parce que je dois renoncer à mon désir. Ici être raisonnable signifie ne pas me lancer dans une entreprise désespérée, ne pas prendre mes désirs pour la réalité. Si bien qu'en fonction de mes moyens et de mes désirs il peut être raisonnable de les poursuivre ou de les abandonner. Le puissant poursuivra ses désirs et cela sera raisonnable pour lui et aux yeux de son entourage. Que dirait-on de quelqu'un qui, ayant les moyens matériels de réaliser ses désirs déciderait d'y renoncer ? Probablement y verrions-nous un signe de maladie mentale. Le renoncement n'est donc jamais une décision de la volonté libre. Il est réactif et non actif, il n'est rien d'autre que la prise de conscience de ma faiblesse. Ainsi on peut soupçonner que lorsqu' Épictète affirme que pour être heureux et libre il faut se détacher de ce qui ne dépend pas de nous, et ne s'attacher qu'à ce qui dépend de nous c'est à dire nos représentations, cette règle de vie n'est praticable que pour celui qui se trouve en position de faiblesse. N'est-ce pas parce qu' Épictète était esclave, que presque rien ne dépendait de lui au jour le jour, qu'il a décidé de faire de nécessité vertu, et de rationaliser son malheur en le théorisant ? Mais ce faisant n'incite-t-il pas tous les hommes à vivre comme des esclaves, en ne prétendant à rien, en ne s'attachant à personne, en vivant pauvrement de peur que le goût du plaisir ne vienne perturber la tranquillité d'une âme qui a désapprit d'agir et de prendre ? Selon cette analyse la raison n'est pas la cause du renoncement. Elle n'intervient qu’à posteriori, dans un processus de rationalisation ayant pour but de masquer la faiblesse originelle dont souffre le stoïcien et qui a des origines sociales. La valorisation de l'apathie et de l'ataraxie ne serait-elle pas un moyen d'intérioriser la contrainte et la domination pour mieux les supporter ? En effet si je fais de la contrainte une règle de vie je me la réapproprie et devient, sur le plan symbolique seulement, maître de mes choix, tandis qu'en pratique, je suis sous la contrainte. Je me trompe moi-même pour mieux refouler ma propre faiblesse. Le risque évidemment étant que cette impuissance du désir devienne également impuissance de la raison s'il est vrai, comme nous l'avons vu plus haut, que la raison est un effet de la confrontation des multiples désirs, ainsi que du désir et de la réalité.

Ce processus de rationalisation comme forme de refoulement a été étudié par la psychanalyse. Lorsqu'une pulsion rencontre un obstacle, il peut y avoir un processus de refoulement, c'est à dire l'expulsion involontaire et inconsciente de la représentation liée à la pulsion hors de la conscience. Ici il importe de bien différencier renoncement, refoulement, et condamnation. Le renoncement et la condamnation sont conscients tandis que le refoulement est inconscient. La condamnation rejette l'objet du désir tandis que le renoncement lui accorde encore de l'importance et ainsi le reconnaît comme désirable. En ce sens peut-être est-il plus sain, dans certains cas, de renoncer que de condamner. En effet, la condamnation, accompagnée de jugements moraux (il ne faut pas suivre tous ses désirs etc.) est souvent l'effet d'un refoulement plus profond et inconscient. Il fonctionne alors comme une résistance qui permet de maintenir dans l'inconscient la pulsion insupportable : le sujet se protège contre une pulsion insupportable en la condamnant moralement, la rejetant ainsi à l'extérieur de lui (comme Élisabeth lorsqu'elle proteste contre le diagnostic de Freud qui lui affirme qu'elle est amoureuse se son beau-frère). Mais celle-ci ne disparaît pas et trouble la vie consciente par toutes sortes de symptômes et de souffrances physiques et psychiques, jusqu'à la perte même de la raison. En effet, en vertu du principe de constance (rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme) il est impossible de faire disparaître l'énergie pulsionnelle et les affects qui l'accompagnent. Il en résulte une souffrance et une diminution de la capacité de jouir et d'agir que souligne Freud dans Malaise dans la culture lorsqu'il critique l'éducation trop sévère. On pourrait même soutenir, comme le fait Reich lisant Malinowski que « […] ce n'est pas la liberté de la pulsion partielle sexuelle dans, mais son insertion dans un contexte de refoulement sexuel qui aboutit à la perversion. » Autrement dit c'est l'interdit qui pèse sur la pulsion qui produit des troubles du comportement et l'oblige à suivre des voies détournées qui peuvent être dangereuses. Le désir suscité et empêché à la fois est source de frustration, elle même source d'agressivité. On peut donc supposer que dans une certaine mesure, autoriser le désir c'est lui donner une forme sociale, au vu de tous, et ainsi en atténuer la dimension destructrice.
Plutôt que d'interdire il faudrait donc permettre, plutôt que de condamner, comprendre pour rendre éventuellement possible, après coup, un renoncement raisonnable au désir. Et pour cela, plutôt qu'un usage moralisateur de la raison, il faudrait employer son intelligence pour retrouver l'origine des troubles de la vie affective comme le propose la psychanalyse. Or, il est remarquable que lors d'une telle enquête, la raison doit laisser place à la spontanéité du discours et des associations libres. Le patient doit dire tout ce qui lui passe par la tête sans se censurer pour retrouver les contenus enfouis dans son inconscient. De même lors de l'analyse des rêves il ne faut pas d'abord chercher un récit logique, mais simplement rassembler toutes les idées latentes, même si elles paraissent illogiques et absurdes, puisque ce jugement d'absurdité est bien souvent un moyen de résistance mis en place par la conscience pour éviter de découvrir la pulsion refoulée déplaisante. On voit donc que l'intelligence du désir suppose une méfiance vis-à-vis de la raison qui a tendance à fonctionner comme une résistance, visant à éviter la prise de conscience, et donc la connaissance de la pulsion. En particulier, il faut remettre en question la raison logique qui obéit au principe de non contradiction dont le conflit psychique manifeste la fausseté au niveau de la vie pulsionnelle. Il faut par ailleurs remettre en question la raison qui cherche des principes absolus de la morale d'après lesquels on pourrait juger a priori de la valeur du désir car elle risque toujours de condamner avant de comprendre. À cette raison rigide qui nie la vie pulsionnelle pour mieux la dominer, comme Platon nie le monde sensible, il faudrait donc substituer une enquête interprétative, l'association libre, le souvenir, et surtout une attention fine à notre vie affective, telle qu'elle est mise en jeu dans le rapport à autrui (et dans le transfert de l'analyse). Car au terme de la prise de conscience, la pulsion est à nouveau libre et peut enfin suivre un autre destin que le refoulement. Elle peut être poursuivie, faire l'objet d'un renoncement en toute conscience ou bien être sublimée c'est à dire détournée de son but primitif vers un but valorisé socialement. Cette énergie de la pulsion est donc convertie dans un sens positif.
Et ce point est essentiel si l'on se souvient que la raison comporte deux aspects : un aspect théorique, tourné vers la connaissance de la vérité, et un aspect pratique tourné vers l'action. Il ne faut pas négliger ce second aspect de la raison. Or être rationnel dans le domaine pratique c'est reconnaître que ce ne sont pas les raisonnements qui animent les hommes et les pousse à agir, parfois au risque de leur vie. C'est au contraire le désir, la passion qui joue ce rôle. Et un désir individuel, tourné vers l'espoir d'un bonheur personnel. Il est rationnel pour la raison de reconnaître les limites du raisonnement et de voir que ce sont d'autres causes que les discours qui mobilisent les hommes. C'est bien pourquoi Hegel souligne que « rien de grand dans le monde ne s'est fait sans passion. » L'énergie démesurée en en apparence déraisonnable de la passion est la seule à pouvoir accomplir des miracles comme la création d'une grande œuvre d'art, l'invention d'une nouvelle technique, la découverte de nouvelles connaissances ou la production d'un système politique plus juste. Les avancées humaines ne se font pas à l'encontre du désir mais avec lui. Il faut noter également ici que le désir sublimé n'est plus, à mesure qu'il grandit, source de peine et de frustration mais au contraire le moyen de s'accomplir soi-même. C'est que dans la sublimation le désir n'est plus pensé comme manque mais bien comme une puissance provenant du sujet et capable de produire de nouvelles valeurs au travers des formes culturelles. Un désir qui ne se contente pas de se confronter à la réalité, qui devrait le nourrir comme la mère nourrit l'enfant, ou le décevoir et le frustrer, mais un désir qui créer lui-même l'objet qu'il recherche, comme chacun est capable de créer sa vie avec des morceaux du réel qu'il rencontre.

Nietzsche remarque dans Le crépuscule des idoles que les passions ont eu une période où elles étaient seulement néfastes. Il fallait donc pour se prémunir du danger de la passion, la faire taire, ce qui correspondait à une véritable mutilation de la vie par elle-même dont Nietzsche situe l'apogée dans le Christianisme. Par la suite affirme-t-il, nous avons appris à spiritualiser les passions, à leur donner une forme sociale, créative. Notre plan a, d'une certaine manière suivi cette progression. Nous avons vu les dangers que comporte le désir charnel et la nécessité de le maîtriser. Pourtant maîtrise ne veut pas dire renoncement et il ne s'agit en aucun cas de supprimer le désir. Nous avons donc vu que le désir dans son caractère spontané et irréfléchi était un moteur pour le développement de l'esprit. L'homme n'est raisonnable que dans la mesure où il est le seul être désirant. Bien loin de fleurir sur les cendres du désir, la raison ne s'épanouit qu'en le pensant, qu'en suivant sa trace et ses plus sinueuses trajectoires, jusqu'au fond de l'inconscient. Il n'existe pas de puissance de vouloir. À une raison légiférant, cherchant à établir un ordre moral absolu et universel, implacable et inquiétant, nous avons donc préféré une intelligence souple capable d'épouser le devenir du désir, et toujours incitée à reprendre son enquête à propos de l'origine de nos tendances profondes. Être raisonnable, pourvu que l’on n’entende pas par là le fait de suivre aveuglément les règles conventionnelles, ce n'est donc pas renoncer au désir, mais le comprendre, et trouver le moyen de le symboliser, en créant l'objet qui lui donnera sa plus parfaite expression.

 
Pilo

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Merci strap pour ce partage très intéressant ! Je partage aussi cette théorie (même si je n'y connais pas grand chose en psychanalyse ).

Raison et désirs ne peuvent qu'exister ensemble dans un équilibre (l'un modérant l'autre, l'autre stimulant l'un - en gros ). Pourrait-on y voir là une origine de la conscience typiquement humaine ? Qu'en est-il de la liberté ? Comprendre ce lien est pour moi le premier pas pour commencer à se libérer (loin de la définition communément acceptée) pour espérer atteindre ensuite le bonheur (dans un environnement contraignant et où tout ne peut être satisfait).

J'aime beaucoup votre remarque concernant les règles conventionnelles appliquées aveuglément. Comment favoriser le développement de la raison (et d'un esprit critique) dans une société qui encourage les règles, le processus, la tâche préformatée, le formatage imposé, le tout loi, etc. ? D'un côté on stimule les désirs (économie de production/consommation par exemple), de l'autre on tente de les réguler par des impositions externes (règles, etc.) décourageant l’exercice de la raison individuelle. Quid de notre avenir ?

Cordialement,
Pilo

 
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