Il existe des regards où l’on se perd, comme dans le seul trou bleu d’un ciel fondu de gris et de noir. On se perd comme l’on perd pied. Un peu, à la manière d’un enfant lorsqu’il ne voit pas le trottoir. Un peu, à la manière d’une chute de café, les matins engourdis. La marche se tient, un pied devant l’autre, pressant ou calme. Et l’oubli nous survit lorsqu’il laisse des empreintes derrière nous. Toujours. On croise parfois le vent, dans les feuilles des arbres. En voyou capricieux, il les secoue gracieusement. Mais à trop se perdre, on se créée des retards. Des retards de tous ces riens que l’on arrache à nos mains, à ses mains. Alors, on marche dans toutes ces rues que l’on a pu parcourir. On se reperd. Et, malgré le ciel nuageux, il y a ce carré bleu qui persiste. On s’égare, comme l’on esquisse des fenêtres aux passants et aux étoiles. Celles d’un visage que l’on pense reconnaître, celles d’une silhouette que l’on ne veut pas croiser. La pluie, parfois, est là. Elle accompagne nos pas, et pose sur nos cils de petits filaments d’eau. Ces derniers se perdent eux aussi, mais seulement aux silences suspendus au fard.
Il existe des saveurs qui vous laissent évanoui aux chants de l’aurore, parce que les mots ne trouvent plus de chemins ; parce qu’ils se perdent en résonance comme de petites gouttelettes qui traînent près des flaques ; parce qu’ils n’atteignent plus leurs cibles. Celles que nos cœurs dessinent en pommettes, en rides aux coins des yeux, lorsqu’ils admirent les nuages et le ciel. Il y a des instants que l’on voudrait graver, comme tous ces simples regards, comme toutes ces simples phrases. Ils sont parfois aussi insignifiants que la brise les matins d’été. On ne prend plus la peine de la sentir sur nos peaux, elle se glisse comme l’on file des perles aux aiguilles du temps. Le temps du rien n’est jamais assez loin, il revient se heurter à nos paupières lorsqu’on s’y attend le moins.
Il existe des regards dans lesquels je me perds sans cesse. Les pieds nus au bord du sable. J’effleure du bout des doigts les courbes de ses souliers empruntés. Je grave de ma plume toutes ces couleurs à mes airs. J’aspire tous les mots qui dévoilent trop d’absence d’écorce et d’écume. Et, je soulève l’iris devant la désinvolture d’une bouche qui crie un langage à demi-mot. A trébucher comme l’on regarde le monde qui nous entoure, nous finirons esclave d’une terre sans nom. Mais il n’y aura jamais assez de distance entre elle et le ciel. Car, d’aussi loin que mes souvenirs remontent, il n’y a rien. Rien de constructif, lorsque je croise ces regards ; lorsque je m’y perds, comme dans un gouffre, avec l’espoir de ne jamais toucher le fond.
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